samedi 28 février 2009

Quelques "fragments" en plus...

        « T’as vu ça de ta fenêtre ? » avait coutume de dire ma mère quand j’exprimais une idée qui la surprenait ou lui déplaisait.
        Cette fenêtre n’était bien sûr qu’une image. Mais pour moi c’est toujours celle du deux-pièces mansardé au 5ème étage de l’immeuble du 35 bis où j’ai passé, avec mes parents, les premières années de ma vie.
        De cette fenêtre, je voyais la vieille rue du Pré Perché ( aujourd’hui disparue, comme ce coin de rue chanté par Trenet). Dans la vitrine du chapelier, les têtes coupées de messieurs distingués souriaient, sans doute consolés de leur décapitation par l’élégance de leur casquette ou de leur melon. D’une voiture hippomobile illustrée d’une devise pro-alcoolique de Pasteur, une barrique était roulée jusqu’au vieux café dont l’arrière-cour résonnait du claquement des palets. La grille de la boucherie chevaline ensanglantée était surmontée d’une tête de cheval échappé de Guernica. L’homme-tronc, dans sa bijouterie mi-souterraine examinait, gros monocle noir à l’œil, de minuscules rouages. Tandis que son voisin, réparateur de cycles s’occupait aussi d’horlogeries mais plus aérées celles-là. Au-dessus, des nuages blancs, immenses se tenaient cabrés dans le ciel.
        Un matin de décembre, c’est à cette fenêtre qu’un silence inhabituel m’a soudain attiré : dans un camaïeu bleu mauve, les silhouettes des toits, bonnets pointus devant le ciel encore nocturne, avaient été soulignées d’une fourrure blanche qui recouvrait aussi le sol et rétrécissait l’espace.
        L’été, dans l’après-midi finissant, des martinets, au vol précis et fou, fouettaient de leurs ombres fugaces, les pignons et les vieux murs jaunis par une lumière plus douce.
        C’est un soir comme cela, sous le store roulé « pour laisser entrer l’air », sur l’appui de fenêtre encore tiède, que j’ai eu tout à coup une surprise fulgurante, merveilleuse, effrayante. Cela tenait un peu du réveil brusque interrompant un rêve. Mais je ne m’éveillais pas d’un rêve.  
        Au contraire : je comprenais subitement que ce que j’avais vécu jusque là, en étourdi, comme allant de soi, comme un rêveur qui ne s’étonne de rien, était la réalité incroyable.
        La réalité. Les hirondelles, la rue, les vieux murs, les nuages.
        Et moi. Là. A ce moment.
        J’existais. Tout cela existait. Inexplicablement.
        Je n’en revenais pas.
        En fait, je n’en suis jamais vraiment revenu.

*
IDEOLOGIE
        A partir des années 80, on nous a répété que les idéologies étaient mortes. Tous les problèmes de l'humanité ne pouvaient donc trouver leur solution que par l'action technique d'experts réalistes réunis dans une structure consensuelle.
        Un doute pourtant : le propre de toute idéologie n'est - il pas justement de ne jamais se donner comme telle mais de se présenter comme vérité , comme évidence ?
        Comme le Diable, l'idéologie triomphe au moment - même où on cesse de croire à son existence.

*
VILLA
        En septembre, alors que s’éteint l’été, nous revoilà, une fois encore, la dernière, à la villa des sables.
       Dans le salon sans meubles, tu entends le silence du piano disparu, les notes envolées par le balcon grand ouvert, en plein midi, au mois d’août.
       Dans la cuisine froide et vide, persiste le souvenir obstiné d’un bouquet dans une vieille carafe oubliée.
      Et dans l’armoire, un peu de sable : poussière d’or des anciens beaux jours, semée, au retour de la plage, par les enfants, saouls de mer et de soleil.
     Tous sont partis mais tous ont laissé là leur absence.
     A la fin de l’après-midi, nous refermons pour toujours la maison sur ses ombres.
     C’est pour les autres, le notaire, les employés de l’agence, les acheteurs, que la villa au bord de la mer est vide.

*
JEANNE
        Ma grand’mère était une femme sèche, aux lèvres fines et serrées, aux yeux en têtes d’épingles, aux cheveux en pelote gris bleu.
       Elle travaillait jusque tard dans la nuit comme retoucheuse au noir pour une boutique de vêtements.
        Elle écrivait le moins possible n’étant pas allée à l’école (elle disait une « dégouttière », un « esquelette »)
        Elle parlait très peu et ne disait jamais un mot s’écartant du quotidien.
        Dans les réunions de famille, elle était raide sur sa chaise, bouche cousue. Si la conversation prenait un tour général, si quelqu’un exprimait des opinions politiques ou religieuses, son mutisme devenait alors clairement réprobateur. Peut-être trop habituée à subir, à se soumettre, ne supportait-elle pas des propos où on prenait un peu de liberté, où on osait s’enivrer d’un peu d’espérance.
        Elle souriait rarement.
        Par contre, il lui arrivait souvent de rire aux éclats : avec nous, ses petits enfants ou bien après une histoire crue, que, petit espion infiltré parmi les adultes, j’interceptai.
        Lorsque je restais dormir chez mes grands parents, il arrivait qu’après le repas, au moment où mon grand-père assommé par sa journée d’usine, allait se coucher, elle mette son manteau « pied de poule », son foulard de soie, passe un rouge vif sur ses lèvres minces et, élégante, parfumée, m’emmène au cinéma.

*
PUBLIER

        On a beau la tourner, la retourner, la détourner même, plus de sept fois, avant d’écrire, la langue finalement ne dit jamais tout à fait ce qu’on aurait voulu.
        Jusqu’à aujourd’hui, ce n’était pas bien grave : mes cahiers, mes fichiers n’étaient que des brouillons que je corrigeais à chaque re-lecture.
        Je trouvais parfois un raccourci commode au milieu de la jungle d’un paragraphe trop touffu. Parfois, au contraire, pour aller du coq à l’âne, je traçais les arabesques d’un chemin d’écolier.
        Et je vérifiais si les traces de ces anciens parcours menaient toujours bien à destination. Car, autour des textes inertes, le monde lui continue à bouger. Et les jours qui passent sur les phrases inertes en modifient les ombres et les lignes.
        Et voilà que mes écrits deviennent livres, objets de papier et d’encre, multiples, produits par les ouvriers de l’imprimerie, feuilletés distraitement dans la librairie où le client prélèvera quelques traces d’une pensée définitivement arrêtée, inaccessible désormais à toute rature.
        On ne peut nier le bonheur de voir un livre dont on est l’auteur dans la vitrine d’une librairie. Mais, à y regarder de plus près, ce parallélépipède où mon nom est inscrit ressemble foutrement à ma future pierre tombale.

*
DANSE
       Il faudrait écrire comme on danse.
       Quand le danseur se déplace, personne dans le public n'a l'idée incongrue de demander à son voisin : « Mais…où va-t-il ? »

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MAUVAISE HERBE
      Je promène mon spleen de fin d’été quand soudain voilà le besoin d’écrire qui me pousse au cœur, irrésistible mais vide, sans objet et sans but. Rien à dire, non, vraiment, rien à déclarer ! Je m’assois sur un talus parmi les mauvaises herbes bénies par les averses et les rayons…
     Dans le brouillon barbelé des ronces, la mûre est une petite grappe compacte de gouttelettes de sang, sœurs de celle qui perle au doigt piqué du cueilleur. La carotte sauvage et la ciguë, vieilles demoiselles trop grandes, sans doute anglaises, balancent leurs tristes ombelles de dentelle écrue. Mais l’aneth, leur cousine éloignée, bronzée, exotique, parfumée, beaucoup moins prude, se pavane. La fougère multiplie jusqu’au vertige, dans une maniaque prolifération, les répliques de plus en plus petites de son initiale.
     En marge des parcs et des champs, contre tous les projets jardiniers, les mauvaises herbes, savent bien pousser, elles, comme ça, vivaces et gratuites, pour rien !

*
PWËSIE
Ce soir, il ne veut plus de ses petits jeux de pwète.
Il n’en veut plus des mots frappés comme des silex pour faire jaillir des étincelles
belles mais qu’aussitôt la nuit éteint, le noir étouffe.
Il ne veut plus du fil, tordu, retordu, des syntaxes, de la muse et ses calembours.
Surtout ne pas ajouter le mystère des mots à l’énigme toute simple des choses !
Il ne veut plus des Belles-Lettres, bibelots encombrant son intérieur.
L’insupportable beauté du monde suffit bien à sa souffrance d’idiot.
Car sa tête, elle, ne comprend rien à rien,
à rien de ce qu’il sait par cœur,
à rien de ce qu’il connaît par corps,
à rien de rien,
et c’est ce qui, si fort parfois,
le tord, le mord :
La rivière et le jour qui fuient entre ses doigts serrés.
Et le ciel épandu qui l’écartèle et le dilue,
Et les nuages qui filent et l’effilochent
Et la mer débordant de ses yeux qui s’y noient.
C’est pour répondre à tout cela,
qu’il voudrait bien une parole, simple comme un nœud dénoué,
une parole lestée avec de mots simples et lourds,
de mots de fer, de pierre, de terre, de chair,
une parole, claire comme de l’eau de roche,
une parole transparente traversant de ses éclairs le monde opaque.
Sinon mieux vaut se taire !

*
       Personne ne soupçonnait le secret du vieux tronc rabougri. Pourquoi aurait-on tenté d'ouvrir ce coffre hermétique et difforme, sans charnière, ni serrure ? Qui aurait pu deviner ce qui au cœur du bois dormait ?
       Mais le sage-homme a ouvert au scalpel le ventre cru stérile de la vieille souche. Il a dénoué les nœuds du chêne, comme on pèle une orange sans blesser la pulpe.
      Et, du grossier cercueil brisé, une belle, grecque ou latine, a dégagé son corps juvénile, antique, intact.

*
SENSATION
         Dans toute sensation, même la plus douce, entre sans doute une part de douleur. Il suffit d’un peu plus d’intensité pour que les couleurs aveuglent, pour que les sons percent ou bercent jusqu'à la nausée, pour que les parfums asphyxient, pour que les contacts heurtent ou froissent.
         La sensation, c'est la différence perçue entre le monde et nous. Sentir, c'est sentir le monde s'imposer à nous, peser sur nous.
        Avec l’âge, peu à peu, ce n’est plus seulement le monde mais notre corps lui-même qui s’impose et pèse. Nous acquérons douloureusement la connaissance sensible de notre machinerie physique.
        Jusqu’à ma première colique néphrétique, malgré les cours de sciences naturelles, mes reins n’existaient pas.
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