AVANT-PROPOS
Depuis Epicure, nous savons que la mort, la nôtre en tout cas, n’existe pas. La démonstration est connue : ou bien nous la craignons et donc, puisque nous vivons encore, elle n’existe pas ; ou bien elle survient, mais alors c'est nous qui ne sommes plus là pour la craindre. Cette mort qui arrivera bien un jour, mais ne nous arrivera jamais, ne peut donc pas vraiment nous concerner…
Oui mais ce raisonnement impeccable n’empêche pas la Mort d’exister en nous.
La Mort, notre mort, existe bien : c’est l’ensemble des noms, des formes, des images… que les vivants, à une époque donnée, associent à ce fait informe, innommable, inimaginable : leur inéluctable disparition. Et même, lorsqu’ils refusent de la nommer, de la prendre en considération, les noms et les formes que la Mort, se donne pour eux, en eux, malgré eux, dans un retour du refoulé. Et cette Mort-là existe si bien qu’elle a, comme l’a montré Ariès, une histoire.
Si la Mort n’existait pas ainsi en eux, les hommes écriraient sans doute, mais autrement. L’acte d’écrire, même si on ne ne peut le réduire à ce signe pathologique, peut se lire aussi comme symptôme de cette angoisse. Mais dire cela n’a guère d’intérêt : affirmer simplement le rapport entre la littérature et la mort semble presque aussi évident (et donc aussi inutile finalement) que d’affirmer le lien entre l’écriture et la sexualité.
Il est cependant une autre question qui, elle, malgré sa bizarrerie, vaudrait peut-être la peine d'être posée:
l’écriture peut-elle permettre d’en finir avec notre Mort ? Autrement dit, écrire peut-il devenir une pratique efficace contre cette Mort qui nous habite ?
Question qui pourrait, si on considère l’histoire littéraire, se formuler ainsi :
les stratégies d’écriture à une époque donnée ont-elles pu quelque chose contre la Mort qui « occupait » les hommes de cette époque ?
Il ne serait peut-être pas alors illégitime de mettre en perspective les changements, les bouleversements qui se sont produits dans la sphère littéraire avec ceux qu’a connus la conscience humaine dans la perception de la Mort. Avec cependant un garde-fou : se garder d’établir un lien de causalité entre les deux plans. Car, pas plus que la Libido ou l’Histoire, la Mort ne pourra épuiser les sens de la littérature ou de l’art.
Philippe Ariès situe au début du XXème siècle, à l’époque de la première guerre mondiale, le refoulement de la mort, ce qu’il nomme la « mort inversée ». « Le vrai problème du siècle est, comme l’a dit Freud, que « nous ne pouvons plus conserver notre ancienne attitude face à la mort, et nous n’en avons pas encore trouvé de nouvelle. » »
Et c’est approximativement à la même période aussi qu’un certain nombre de romanciers ( Proust, Joyce, Woolf, Céline…) subvertissent la forme romanesque. Faut-il ne voir dans ces ruptures simultanées que… simultanéité ? N’est-il pas permis d’envisager que la crise, les bouleversements du genre romanesque au début du XXème siècle se comprennent, du moins pour une part, comme la recherche d’une nouvelle attitude, de nouvelles stratégies contre une Mort qui a muté, contre un nouvel avatar de notre Mort ?
C’est cette question qui sera, dans le cadre de cette étude, appliquée à la Recherche du Temps Perdu.
******
