samedi 7 février 2009

CHRONIQUE 2009 : JANVIER

Des images d’horreur et 8 tentatives pour penser et agir quand même …

Un homme tient dans ses bras le corps d’un enfant.
       1- Des soldats parfaitement équipés, armés, entraînés ont tué l’enfant. Ils ne le visaient sans doute pas. Mais quand ils ont envoyé le projectile, ils savaient très bien qu’ils pouvaient tuer un enfant. Et ceux qui ont envoyé ces soldats le savaient également. Cela n’a arrêté ni ceux qui ont obéi, ni ceux qui ont commandé. Tous ont considéré que certaines raisons rendaient cette mort légitime.Quand il s’agit du crime de dément, on se rassure en pensant que l’auteur, que le « monstre » appartient à peine à l’humanité. Mais là, c’est autre chose : un crime d’état, un crime administratif perpétré par des agents efficaces, consciencieux, des gens « normaux » comme ceux que l’on croise, à qui on serre la main.
      Une raison pourtant de ne pas totalement désespérer : malgré les tirs du Hamas, des Israéliens ont manifesté contre l’intervention. Un soldat au moins a refusé d’obéir…

L’homme (sans doute le père) tient le petit cadavre comme s’il le berçait, voulait le protéger, le consoler. Il n’a pas encore compris, il ne peut pas comprendre.
     2- Le père ne comprend pas encore. Il ne comprendra jamais vraiment bien sûr. Mais il va finir par savoir, par être empli de cette vérité : son enfant est mort et ce qu’il tient dans ses bras n’est plus son enfant qu’il ne reverra jamais.Il est probable que cet homme alors ne cherchera plus qu’à mourir ou à tuer, sourd à toute raison. Il sera prêt à tous les crimes.
     Et c’était peut-être un des buts de cette opération militaire : pousser une population au désespoir soit pour qu’elle cesse de lutter, soit pour qu’elle se lance dans une violence désespérée qui la discréditera et justifiera une nouvelle répression.
    3- Il y a eu plusieurs centaines d’enfants tués. Mais pour vraiment se rendre compte, mieux vaut sans doute ne parler que de ce petit enfant-là dans les bras de l’homme. La mort d’un enfant, c’est l’horreur absolue. Additionner, multiplier l’absolu ne sert à rien : on n’obtiendra jamais que l’absolu. Pire : en comptant, en calculant, on risque même, paradoxalement, d’obtenir beaucoup moins. On risque de passer du qualitatif au quantitatif : « Voyons… Combien d’enfants tués ici ? Et combien en face ? » Ceux qui calculent disent alors que c’est bien triste mais que si cet enfant est mort c’est que, de l’autre côté, d’autres enfants aussi ont été tués. Ce qui est vrai.Ceux d’en face répondront que si… etc… Ce qui est vrai aussi. Et c’est avec ces vérités-là qu’on finit par trouver acceptable que, « dans certaines circonstances » évidemment, on tue un enfant.
     4- Ce genre d’images, on les a vues ailleurs. Elles auraient également pu être prises de l’autre côté : Une roquette ou une bombe qui explose dans un village d’Israël et un missile qui tombe sur un quartier de Gaza, c’est rigoureusement la même chose sur le plan moral : des crimes. Voilà encore une vérité.Mais c’est une vérité commode, une vérité pour se laver les mains. Une vérité qui permet de nous sentir bien éloignés de ce « Proche »-Orient et de condamner du haut de notre morale les criminels des deux camps.
     5- Mais il n’y a pas deux camps : il n’y en a qu’un : Gaza. Un camp ou un ghetto si on veut. Un morceau de peuple y survit, enfermé, privé de tout. « Une prison sans toit, dit-on. » Et encore : à Gaza, le ciel n’est ni ouvert, ni libre.Et en face, il y a l’armée d’un état colonialiste qui tire sur ce peuple, un état qui a expulsé, déplacé les populations, qui a construit des murs.La situation coloniale est la cause de la violence.
      Renvoyer dos à dos ceux qui luttent contre l’injustice et ceux qui luttent pour la maintenir, c’est commettre une injustice supplémentaire.La justice, le droit sont du côté peuple palestinien.
     6- Dans Gaza bombardé, celui qui voulait lutter pouvait-il faire autre chose que rejoindre les combattants islamistes, apparemment les seuls à organiser une résistance ? La guerre ne favorise ni la démocratie, ni le choix, ni la réflexion. Toute guerre impose le manichéisme. Elle rend la vie impossible mais le monde tout simple. Elle oblige à mettre les nuances, les « oui, mais… », bref la pensée, entre parenthèses. Celui dont on détruit la maison, dont on tue les enfants, s’alliera toujours avec le diable si celui-ci lui donne les armes pour résister.Le peuple palestinien pourra sans doute se donner d’autres organisations que l’OLP, bureaucratisée, gangrénée par la corruption ou que le Hamas islamiste, anti-laïque, antisémite, si les conditions d’une vie démocratique lui sont laissées.
     7- On ne peut qu’être pour les peuples palestinien et israélien contre le système colonial. Les deux peuples ont le droit de vivre en Palestine. Il ne s’agit plus de droits historiques. Aujourd’hui, des enfants, juifs et arabes, vivent sur cette terre. Ils y sont nés. Ils ont le même droit à la terre. Et ceux qui vivent ailleurs parce que leurs parents ont été chassés ont aussi le même droit.Alors, quelle solution ? Un état palestinien cohabitant avec Israël ? Un état laïque où Juifs, Chrétiens et Musulmans cohabiteront ( ce pour quoi l’OLP se battait jusqu’en 1969 ) ? C’est aux Palestiniens et aux Israéliens de le décider. Ce qui est certain c’est que la paix souhaitée majoritairement par les deux peuples ne pourra advenir que lorsque la situation coloniale aura été abolie.
     8- Il y a donc ceux qui ont obéi et lancé le projectile. Il y a ceux qui ont donné les ordres.Mais le « Proche »-Orient est finalement bien nommé. Nous appartenons au même monde. Chez nous, en Occident, nos gouvernants, élus par nous, nos représentants donc quoi que nous pensions d'eux, continuent de commercer, de soutenir l’état colonialiste.Que pouvons-nous y faire ? Pas grand chose mais des gens sont quand même descendus dans la rue pour exiger des pressions économiques contre l’état colonialiste, la fin du blocus de Gaza, le respect des résolutions de l’ONU et des droits du peuple palestinien…Des gens trop peu nombreux. Si les dirigeants occidentaux étaient contraints par leur opinion publique de cesser leur soutien à un état colonialiste, peut-être le discours de l’Occident sur les Droits de l’Homme serait-il davantage crédible.


CHRONIQUE 2009 : FEVRIER

Temps de crise ou des cerises ?
   
     N’étant pas économiste, je ne peux, en cette époque troublée, que me raccrocher à ce que je connais peut-être le moins mal, les mots. Mon fidèle Robert donne les définitions suivantes de  « crise » :« Moment d’une maladie caractérisée par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal »« Accident qui atteint une personne en bonne santé apparente ou aggravation brusque d’un état chronique. »Ce vieux Robert propose aussi les synonymes suivants : « accès, attaque, phase (critique), poussée, perturbation, rupture, difficulté, impasse, marasme, récession, chute ébranlement, malaise, trouble »

     Glosons donc un peu pour essayer d’y voir plus clair :« changement subit en bien ou en mal ». "En bien" aussi ? ! Voilà une possibilité plutôt encourageante ! Mais Robert ne pècherait-il pas par optimisme ? Peut-être pas après tout car on sait que rien ne vaut une bonne hyperthermie, un fort "accès" de fièvre pour liquider les virus ! Et puis, si la crise n’est que le "moment d’une maladie", c’est donc que celle-ci était là, invisible mais malfaisante, bien avant la "poussée". La crise, en révélant le mal, offre par là même, la possibilité de commencer un traitement (voire d’opérer de toute urgence !)
     Cependant la métaphore médicale, si on la laisse trop filer, risque de devenir encombrante. En effet, en médecine, pas de problème : c’est toujours le patient en état critique qu’il s’agit de sauver. Mais quand on se penche sur l’organisation politico-économique de notre planète, c’est bien plus compliqué. Il est facile de confondre alors le malade et la maladie. Et facile, par conséquent, de remettre en forme le cancer ou de soigner le virus au lieu de sauver le cancéreux ou le contaminé. Un grand sorcier, pince sans rire et amateur d’oxymores, a ainsi annoncé son programme : "moraliser le capitalisme"!
     Donc, le mal était là avant la crise. Celle-ci n’est que "l’aggravation d’un état chronique" camouflé sous "une bonne santé apparente". Soyons justes : dans la période précédant la phase critique actuelle, on ne nous a jamais fait croire que nous étions en bonne santé. Au contraire, on nous a imposé une potion infecte qui était supposée nous remettre sur pied. Malgré nos plaintes, on nous affirmait que nous commencions à avoir bien meilleure mine...Vu le résultat final, la moindre des choses serait sans doute d’arrêter le traitement !
     Parmi les synonymes de "crise" que cite Robert, deux semblent intéressants : « chute » et
« impasse »La crise est donc une chute. Le bon sens voulant qu’il n’y ait pas de chute sans trou, on comprend que si les valeurs financières ont chuté, c’est qu’elles reposaient sur du vide, sur un grand trou : celui de remboursements à venir qui ne viendraient jamais vu la pauvreté des emprunteurs.Mais pourquoi avoir creusé ce trou ? Pourquoi avoir prêté à des gens insolvables ? Tout simplement pour en combler un autre : celui de la demande, celui d’un marché rétréci incapable d’absorber l’offre.Et pourquoi cette demande s’est-elle creusée ? Parce qu’elle repose en grande partie sur des salaires dont la part, dans la richesse produite, a baissé (de 10% depuis les années 80), parce qu'il y a un vide dans la poche des salariés qui sont aussi des consommateurs. Logiquement , c'est en comblant ce dernier vide, en augmentant les salaires de tous et le nombre des salariés (du public et du privé), qu' on peut espérer remettre la machine en marche. C’est logique et conforme à la justice aussi.Mais cela ne suffira pas.
     Car la crise est aussi une « impasse ». Notre appareil économique est dans un cul-de-sac, devant un mur. Devant des murs même : les limites de notre planète. On ne peut pas espérer remettre la machine en marche sur le principe d’une croissance sans fin puisqu'elle se trouve sur une planète finie dont les capacités d’absorption de nos déchets et de fourniture en énergie ne sont pas illimitées. Il faudra bien inventer un autre appareil...
       N’étant pas économiste, je me suis finalement pourtant autorisé à parler d’économie. J’ai donc dû dire évidemment certaines énormités. Mais j'avoue que cela ne m’angoisse que relativement. Elles ne seront pas pires que celles assénées depuis des années par les décideurs et les économistes officiels qui n’ont rien vu venir d’une crise que leurs remèdes ont au contraire provoquée.
Franchement, l’économie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux économistes.

CHRONIQUE 2009 : MARS

Encore du vocabulaire...


       ( Courte marche, Le 19 Mars, comme un certain nombre de gens, je ne suis pas allé au travail. J’ai marché.Le 29 janvier, nous avions fait la même chose.Nous nous sommes rassemblés sur une place où des responsables syndicaux nous ont expliqué pourquoi nous étions là. Cela nous le savions déjà, alors nous n’avons pas trop écouté. Nous attendions qu’on nous propose de décider de la Marche : Marcher jusqu’où ? Par où ? Jusqu'à quand ? Comme le parcours et la destination sont restés dans le vague, nous avons râlé contre les dirigeants, oubliant un peu vite, que les bureaucraties n’ont que l’espace que notre apathie leur laisse.Finalement, le 19, nous ne sommes allés que quelques kilomètres plus loin, à la Préfecture. Devant ce symbole du pouvoir, nous nous sommes dispersés.Et je suis rentré me consacrer à mes petits bricolages…)
      Robert, encore lui, propose, entre autres, deux synonymes pour "manifestation" :"expression" et "symptôme" dont les sens sont pourtant éloignés. S'ils désignent tous deux des signes, l'expression suppose un émetteur conscient et volontaire de ce signe, quand le symptôme n'est signe que pour l'expert qui le décode.
       Pour les acteurs des mouvements sociaux, manifester c'est exprimer évidemment une volonté. La manifestation est l'expression de sujets, citoyens et organisations. Au même titre que les élections, les manifestations sont donc un des éléments de la vie démocratique.
       Mais, pour les pouvoirs politique et médiatique, les manifestations ne sont que des "symptômes". Ainsi le terme de "grogne", systématique dans les media pour qualifier les mouvements sociaux, transforme la parole des manifestants en un bruit vocal, confus, inarticulé, d'êtres (pas forcément humains d'ailleurs) en souffrance.
        De la même façon, les gouvernants visés par les manifestations, restent souriants, ces temps-ci, sous la bourrasque. Ils affirment "entendre" les manifestants. En fait, fins psychologues, eux ne lisent pas bêtement les pancartes, n'écoutent pas naïvement les slogans. Non, ils traversent ce qui est exprimé, décryptent ces symptômes et y trouvent "de l'inquiétude", "de l'incompréhension", "du désarroi".
      On comprend l'intérêt de la démarche : pour ne pas répondre au discours d' opposants, le pouvoir politique discrédite a priori la parole adverse et adopte une attitude compatissante vis à vis de ses sujets égarés par leurs difficultés. Il n'y a plus qu'à les rassurer, les détromper, mieux les informer.
       Fin du débat, de la démocratie…Voilà le temps de la "pédagogie"! Ca nous rajeunit ! Citoyens, en rangs et en culottes courtes ( voire coiffés du bonnet d'âne), et écoutons la parole des Maîtres !
      Oui...Mais si le pouvoir peut si aisément faire passer une expression pour un symptôme, on doit légitimement se demander si cela ne tient pas à la faiblesse de cette expression. Depuis les années 80, contre le discours libéral global, offensif, il n’y a eu que des réponses locales, défensives qui n’ont permis le plus souvent que de différer les défaites.Contre l’action du pouvoir, il n’y a eu que des ré-actions.C'était certes bien plus que des symptômes mais c'était encore bien loin d'une véritable expression. Mais tout pourrait changer : avec la crise, la "cohérence" du discours du pouvoir se désarticule.
      Il y a place pour une autre parole.

CHRONIQUE 2009 : AVRIL

Séquestration

     En commençant cette série de chroniques, je ne pensais pas que j’y jouerais le rôle d’un Alain Rey de seconde zone. Je pensais traiter de l’actualité et je me retrouve à parler des mots de l’actualité.Impossible encore de laisser passer ceux de ce mois d’avril «séquestration, séquestrer, séquestre». Des mots bien évocateurs qui résonnent comme l’écho de tours de clé dans une grosse serrure de prison.
Dans l’actualité donc, ils ont été utilisés d’abord pour deux faits divers. En Autriche, un père a retenu, séquestré, sa fille pendant une vingtaine d’années, dans sa cave pour abuser d’elle et s’est débarrassé des enfants qu’il lui a faits. En France, un gang a enfermé, dans une cave aussi, un jeune Juif, l’a torturé et finalement assassiné. Tout cela avec la complicité d’une vingtaine de personnes…Le mot séquestration ,«action d’enfermer et d’isoler rigoureusement quelqu’un», semble ici approprié. Il n’est même qu’un euphémisme : dans la plupart des geôles, on est sans doute un peu mieux traité que cette jeune fille et même si on subit des sévices au moins ils ne sont pas le fait de parents. On n’y est pas non plus toujours torturé ni assassiné dans l’indifférence générale comme ce jeune Juif.
      Mais le mot «séquestration» a été également utilisé pour parler de ces cadres et dirigeants d’entreprises qui ont été retenus quelques heures dans leur bureau parce qu’ils ne voulaient pas négocier avec les employés dont l’emploi est menacé.Chacun (et surtout les responsables syndicaux ou de partis de gauche) ont été sommés par les journalistes de formuler illico un condamnation morale de ces séquestrations. Presque tout le monde y est allé de sa variation sur le thème: «Je comprends la colère mais je réprouve ces violences.» Comment dire (surtout quand les faits divers cités plus haut occupent encore l’actualité) qu’on trouve normal de séquestrer quelqu’un !
     Mais s’agissait-il de séquestration ? Bien sûr ces patrons ont subi une violence puisqu’ils ont été retenus contre leur gré durant quelques heures dans leur bureau..Quelques heures, c’est-à-dire un peu plus longtemps qu’un élève en consigne, un peu moins longtemps qu’un suspect (donc à un innocent potentiel) en garde à vue.Une violence beaucoup plus courte que les 35 heures minimum de séquestration que tout salarié subit chaque semaine pour vivre. Et pour ne pas faire trop long, je n’envisage ici ni les tortures morales (harcèlement, stress) ni les tortures physiques (exposition à des substances toxiques…) qui s’ajoutent à certaines de ces séquestrations.Une violence dérisoire si on la compare à celle que subissent les licenciés qui eux, même s’ils ne sont pas séquestrés, sont aussi devant une porte fermée.
«Enfermés dehors»,
«Exfermés».
     Ranger sous la même étiquette «séquestration» les deux faits divers abominables et la pression exercée par des salariés sur leurs patrons relève tout simplement de la fraude. Pour terminer, rappelons que «séquestre» désigne aussi «le dépôt d’une chose litigieuse entre les mains d’un tiers en attendant le règlement de la contestation».
     Ne serait-il pas temps de placer sous séquestre la richesse produite dans notre société le temps de trouver une façon plus juste de la répartir ?

CHRONIQUE 2009 : Mai

Mais...
     Pas vraiment envie de parler de ce Mai 2009 qui n’a rien de ce joli mois qui fait lever les sèves, pousser les grèves et les rêves. Je préfère son homophone « mais », ma conjonction de coordination préférée. A la différence des « donc » et des « car » et qui coulent bêtement de source, un petit « mais » bien placé permet de sortir des parcours obligés, de faire bifurquer les chemins de fer logiques, voire dérailler le lourd convoi des discours « réalistes », de soulever comme une plume les arguments de plomb…
*
     Après les crises financière, économique, écologique… voilà donc maintenant que la pandémie, une grippe, ex-aviaire, à présent porcine ou mexicaine, déferle sur la planète !Faut-il classer ce nouveau fléau, dernier avatar d’un virus ( pas trop violent pour l’instant mais qui peut le devenir) dans la même catégorie que l’effondrement du système financier, les licenciements massifs et la fonte de la calotte polaire ? Bref, est-ce là encore une conséquence du système économico-politique mondialisé ?Ou bien la pandémie nous tombe-t-elle dessus comme la malédiction divine ou un accident naturel ?
     On sait que les êtres vivants mutent. Rien n’empêchait donc a priori ce virus de muter, tout seul, comme un grand. Mais, il est quand même difficile d’oublier qu’il est apparu dans une gigantesque porcherie du Mexique. La surpopulation porcine et les innombrables charognes pourrissant au soleil n’ont-elles vraiment été pour rien dans l’avènement de ce nouvel avatar grippal ?

*
     Un type borné, dogmatique, plein de préjugés m'a dit : « Il faut toujours accuser le capitalisme, même si on ne sait pas pourquoi, lui, il le sait. » J'allais répondre, avec l'esprit nuancé qui me caractérise : " Il faut pas exagérer!"Mais...
*
     Digressons :Si mes souvenirs de philo sont encore bons, la morale stoïcienne propose de classer les faits en deux catégories : les choses qui dépendent de nous ( et donc sur lesquelles nous pouvons agir ) et celles qui ne dépendent pas de nous ( dont nous devons par conséquent nous accommoder, que nous devons apprivoiser).
     Belle morale, claire et séduisante mais qui pose quand même de sacrés problèmes :d’abord déterminer la frontière entre ces deux classes : les choses dépendantes et celles indépendantes de nous. Il semble bien que le développement de la science et de la technique ait fait bouger cette frontière et considérablement accru le domaine de ce qui est sous notre dépendance. Pour les Anciens, par exemple, le climat échappait à l’action humaine. Pour nous, ce n’est plus tout à fait vrai. Nous faisons en grande partie la pluie et le beau temps. Des pluies parfois acides et un beau temps qui réchauffe un peu trop la planète, d'accord, mais cela montre bien notre puissance même si cela ne prouve pas que nous sachions l'utiliser.
      Reste, alors ( et c’est là le second problème) à s’interroger sur l’ambiguïté de ce pronom pluriel . Aujourd’hui ce nous dont presque tout dépend, c’est encore eux , les pouvoirs qui dirigent l’humanité.Et en face, il y a la multitude des moi , tout seuls, tout petits, écrasés comme aux temps anciens sous la menace des fléaux.« Presque rien ne dépend de moi » dit chacune des voix de la multitude. Et cette phrase est vraie mais à une condition : que les moi ne deviennent pas un nous.
*
      Acheter ou non tel produit, adopter ou non tel mode de déplacement, de chauffage, appuyer ou non sur l’ interrupteur, etc… c’est déjà exercer sur le monde une action, minuscule, mais une action quand même. Alors, accompli collectivement, de façon réfléchie, ce geste quotidien, dérisoire, ne pourrait-il pas avoir une efficacité égale à celui de glisser les bulletins dans l' urne ?Ouais, mais qui peut croire que cela suffira...
*
      Et si de nombreux moi devenaient un vrai nous , un véritable sujet qui ne soit pas une simple addition, pas une somme, mais un dépassement de ces moi , tous égaux, ( mais surtout, surtout, pas d' "ego"!), un pluriel ou le singulier ne serait pas gêné aux entournures...
     Je sais bien que, quand on lit l'Histoire, on trouve mille raisons de douter de la possibilité d'un tel objet politique.
     Mais...

CHRONIQUE 2009 : JUIN

Deux élections et quelques réflexions en vrac...
    Les Européens ne sont pas allés voter.
    Les Iraniens y sont allés.
    Deux comportements différents qui pourraient s'expliquer ainsi :
    La vieille Europe, amnésique, considérant la démocratie comme acquise, s'est offert le luxe de négliger un droit que nos anciens ont conquis de haute lutte.
     Le peuple iranien, lui, écrasé par les tyrannies du Shah et des mollahs, n'a pas laissé passer cette occasion d'exprimer sa volonté.
     Bref, en Europe, survivrait une démocratie théoriquement installée, instituée, mais usée ; tandis qu'en Iran, serait en gestation une démocratie encore inexistante, mais en devenir, portée par l'aspiration de tout un peuple.

     Pourtant on pourrait tout aussi bien dire :
    le fonctionnement technocratique de l'Europe et en particulier l' adoption du Traité Constitutionnel Européen ou de Lisbonne ont convaincu les citoyens que leur vote n'était pris en compte que lorsqu'ils appouvaient les décisions des instances européennes : l'Irlande devra re-voter ; le vote des députés français a annulé celui du peuple dont ils sont les... représentants !). Les "citoyens" européens ont donc manifesté leur opposition à la construction non démocratique de l'Europe par une sorte de "grève du vote".
     Les Iraniens eux sont descendus dans la rue lorsqu'ils ont constaté qu'une fraude massive avait permis la réélection d'Ahmadinejab. Malgré la répression féroce, les manifestations se sont poursuivies et il est vraisemblable que le peuple iranien n'a pas abdiqué.
     Fonctionnement technocratique en Europe et fraude en Iran. Ce n'est certes pas la même chose (la violente répression en Iran est sans commune mesure avec ce que peuvent subir les Européens). Il n'empêche que ni le fonctionnement technocratique, ni la fraude ne sont compatibles avec la démocratie.
En Iran et en Europe, la démocratie a perdu.

     On pourrait dire encore :
     ce n'est pas seulement la démocratie mais les "vainqueurs" des élections iranienne et européenne qui ont perdu : Ahmadinejab ne doit sa victoire qu'à la "triche" et la droite en France ne doit la sienne qu'au soutien de 11% des inscrits.

     Il semble bien que les mécanismes démocratiques ne suffisent plus à assurer l'exercice d'une véritable démo-cratie (c'est à dire un véritable pouvoir du peuple). Peut-être parce que les peuples ne sont finalement jamais appelés à prendre les décisions mais seulement à choisir qui prendra les décisions à leur place.
      Il y a quelques dizaines d'années, j'avais découvert en lisant Les années rouges de Hua Linshan que tous les Chinois n'étaient pas des clones brandissant le petit livre rouge. En suivant le reportage de Manon Loizeau, on découvre également que l'Iran n'est pas peuplé d'ayatollahs. Les régimes totalitaires essaient toujours de nous faire croire que les peuples qu'ils écrasent leur sont soumis corps et âmes.
     Mais non : dans ces paroles venues de si loin, on retrouve les espoirs, les révoltes, les rêves d'ici.

CHRONIQUE 2009 : Juillet

Malaise

     En juin il y a deux ans, en pleine forme, je discutais tranquillement quand...accélération cardiaque, faiblesse extrême, nausée, vertige« Ca y est, me suis-je dit, nous y voilà ! »
     Je ne vais pas vous raconter tout ce qui m'est passé par la tête avant qu'un médecin n'arrive et me dise :
    « Ce n'est qu'un malaise vagal »
    Pour élever un peu le niveau je préfère imaginer ce qu'un personnage important, un homme de pouvoir par exemple, pourrait bien penser, dans une telle situation. Imaginons un chef d'état, la cinquantaine, ayant couru , comme un dératé, en plein soleil. D'habitude, il est plus raisonnable, il court à son rythme. Mais ce jour-là, un de ses accompagnateurs a tenté de le laisser sur place. Alors, il a forcé la note pour lui montrer qui c'est qu'est le patron.
     Et tout à coup, il ressent le malaise décrit plus haut.Il se revoit peut-être alors, tout petit déjà, rêvant d'avoir le pouvoir, d'être le chef. Le chef, il l'est devenu et le pouvoir, il l'a eu. Mais là, maintenant, voilà que même son cœur ne lui obéit plus.
     Deux ou trois ministres qui l'ont accompagné dans cette séance de sport matinal, ne font preuve que d'une inefficace compassion. Il essaie de se consoler en se disant que si tout cela se termine mal, il y aura au moins une belle cérémonie, que son souvenir sera honoré. Garde républicaine. Funérailles nationales. Mais je ne suis pas sûr que tout cela pèse bien lourd quand il entend son sang qui bat si fort dans sa tête.
     Peut-être même que ce fameux pouvoir dont il a tant rêvé et qu'il a eu en main, lui paraît tout à coup bien dérisoire. Car pour diriger, il s'est appuyé sur les puissants dont il a augmenté la puissance. A tel point qu'il se demande si le pouvoir finalement ce n'est pas eux qui l'ont et si lui n'a pas été en fait qu'une sorte de laquais.
     Si le malaise durait assez longtemps, il se pourrait que l'homme sorte de cette expérience transformé en un genre de Marc-Aurèle ou de Gandhi...
     Malheureusement le médecin arrive et dit : « Ce n'est qu'un malaise vagal. »
Alors le petit homme peut reprendre son hochet et oublier qu'un jour il mourra.

CHRONIQUE 2009 : août

Délinquance

     C'est généralement la nuit que les malfaiteurs commettent leurs cambriolages et assassinats.Et c'est souvent l'été, pendant les vacances, que nos gouvernants perpètrent leurs forfaits.Il faudrait ne jamais se reposer, ne jamais fermer l'œil.
     En septembre 2009, il est à donc à prévoir une forte hausse de la criminalité gouvernementale...

CHRONIQUE 2009 : septembre

Cessons donc de toujours critiquer !

     Certains simplistes, ivres d'idéologie et de pensée archaïque, croient que, pour lutter contre la pollution, il faut par exemple créer un service public de l'énergie, développer les transports en commun, remplacer la route par le rail, mener une politique volontariste de développement des énergies renouvelables, imposer des normes aux entreprises etc...
     Pas du tout !Une bonne taxe, et le tour est joué!Imposer une taxe à ceux qui créent une nuisance est une bonne idée. D'abord les taxés sont incités à moins nuire et ensuite l'argent récolté permet de réparer les dégâts commis.
     Tous pècheurs, nous usions bêtement des énergies fossiles. Heureusement voici que plane sur nos têtes coupables la salutaire punition qui nous mettra dans le droit chemin. Pour échapper à la taxe, nous allons bien sûr remplacer l'essence ou le gasoil avec quoi nous avons la sale manie de remplir nos réservoirs par des substances anodines (fleur d'oranger ou extrait de marrons d'Inde).Nous cesserons aussi d'aller bêtement travailler loin de nos domiciles ou bien nous résiderons à deux pas de notre travail. De toutes façons, si nous nous obstinons à polluer, ce n'est pas grave : nous serons alors davantage taxés, donc les sommes pour lutter contre la pollution seront plus importantes, CQFD !
      A force de courir autour de l'arbre, le chien, s'il est assez rapide bien sûr, ne finit-il pas par attraper sa queue ? Le réchauffement climatique, conséquence du dégagement de carbone, menace, dit-on, la vie-même sur Terre. Eh bien, les sommes apportées par la taxe carbone permettront donc, une fois la vie disparue de notre planète, de financer sa réintroduction. Et toc! En plus, cette taxe sera intégralement remboursée ! Et les entreprises déjà soumises aux « droits à polluer » ou les secteurs pénalisés parce que gros consommateurs d'énergies fossiles seront aidés, alors ? Qui peut, en toute bonne foi, s 'opposer à une telle mesure qui sanctionnera les pollueurs mais ne leur coûtera rien tout en rapportant beaucoup d'argent et en préservant l 'avenir ?
     (Dans le cas où les lecteurs n'auraient pas tout compris au mécanisme extrêmement sophistiqué de cette taxe carbone, prière de contacter les services gouvernementaux.)

CHRONIQUE 2009 : OCTOBRE

Votation contre la privation de la Poste

    La démocratie est en panne, dit-on souvent en analysant avec inquiétude le chiffre de l'abstention dans les consultations électorales. Comment expliquer cette désaffection inquiétante des citoyens ?Est-ce parce qu' il leur est demandé de choisir entre des gros bonnets qui ne se différencient que par d'imperceptibles nuances de couleur ? Est-ce parce qu'on ne leur demande pas de décider mais de choisir qui va décider pour eux ? Est-ce parce que, lors d'un referendum récent, comme ils avaient mal voté, leur vote a été annulé par celui de leurs "élus", leurs "représentants" ?
     En tout cas, en ce beau mois d'octobre, sur les marchés, dans les mairies, un peu partout, les gens, deux millions en fait, sont allés répondre à une question qu'on s'était bien gardé de leur poser. Ils ont eu le culot d'aller massivement exprimer leur volonté alors qu'on ne leur avait rien demandé !
     Si les gens se mettent maintenant à poser les questions qui les concernent et à y répondre en plus, où va-t-on ?

CHRONIQUE 2009 : Novembre

Identité

     Sur une petite portion hexagonale d'une planète en péril, confronté à la grippe, au chômage, au stress, au manque de logements, à la destruction des services publics éducatif, postal, de transport, de santé, à la dégradation du pouvoir d'achat, tout un peuple va s'asseoir, adopter, menton dans la paume, coude sur le genou, la Rodin attitude et s'élever jusqu'à cette question philosophique :« Tiens...mais, oui, au fait... Qui sommes-nous ? »
     Et cela à l'initiative du Président qui, faisant fi des problèmes de l'heure, a choisi de sonner dans le pays le réveil des Lumières.
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      Et me voilà, moi aussi, emporté par ce bel élan, taraudé par cette interrogation ontologico-nationale.Mais philosopher n'est pas sans risque. Ainsi, si nous pratiquons le doute cartésien, la tabula rasa, il n'est du tout impossible qu'à la question : « Qui sommes-nous ? », la réponse soit «Mais ...rien du tout ! ».
     Rappelons que seul un concours de circonstances a fait que le territoire hexagonal soit devenu notre mère, la patrie, bref la France. Un simple coup d'œil sur l'Histoire de « France » suffit pour se rendre compte que le découpage aurait très bien pu être différent : si l'empire de Charlemagne avait perduré ou avait été découpé autrement, si Edouard III d'Angleterre était devenu roi de France, d'autres entités nationales auraient pu exister du moins pour un temps. Malgré son joli dessin si bien équilibré, si géométrique, la France n'est donc pas un objet naturel.
      Quant au peuple français, il résulte d'un subtil cocktail de gènes celtes, romains, goths divers, huns... ( j'arrête là car la liste serait interminable)
     Tout ceci ne retire absolument rien à la légitimité de la France : si les gens qui peuplent l'hexagone continuent à se vouloir français, portent un projet commun, se projettent dans l'avenir, la France continuera à exister.

      Mais justement : définir ( et donc arrêter) son identité et s'engager dans un projet ne sont-ils pas a priori des entreprises opposées ?
      Si le projet se développe dans l'avenir, l'identité, elle, ne peut se définir que par le passé, que par ce qui est déjà là, que par ce qui est donné.
      Pourtant les deux entreprises ne sont opposées qu' a priori seulement : car pour faire accepter un projet politique, il a toujours paru intéressant de fabriquer à partir du passé une identité nationale en conformité avec ce projet.
     Dans le bric à brac du passé hexagonal on peut toujours sélectionner librement des objets supposés communs à tous. Par exemple : le fromage au lait cru, le Bleu d'Auvergne, le Blanc d'Alsace, le Rouge du Bordelais ou de Bourgogne, la langue de Molière, le christianisme ou la Marseillaise... pour exclure de la nation les cholestéroleux qui suivent un régime, les alcooliques repentis et les abstinents, les patoisants, les mécréants et les mélomanes.
     L' identité nationale est toujours une mythologie fabriquée en fonction d'un projet politique.

    Mais la meilleure méthode pour se donner une identité, la plus rapide, la plus plaisante, celle qui rassemble si bien, c'est évidemment la définition "en creux", en négatif. A la question "Qui sommes-nous ?" la réponse devient alors " Pas ce que sont les autres, en tout cas !"
    Et là, dans la mesure où "les autres", nous pouvons facilement les définir à notre façon, sans leur demander leur avis, tout devient vraiment fastoche : Etre Français c'est boire du vin, manger du porc, ne pas construire pas de minaret etc...
   C'est certainement cette méthode qui sera mise en oeuvre dans ce débat national, apportant à la question une réponse claire, limpide, sans équivoque.
  Mais quel peut bien être le projet politique de ceux qui ont ainsi initié ce grand débat philosophique ?
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   Breton, Européen, Terrien, je suis également Français et, même si la définition d'une identité me paraît a priori suspecte, il y en a une qui ne me déplairait pas trop . C'est le fil rouge qu'on peut tirer de l'Histoire de France : Les lumières, 89, la Commune de Paris, 36, la Résistance, 68... Cette identité est aussi sélective, aussi mythologique qu'une autre, mais elle a l'avantage d'abord de n'exclure ni les pâles, ni les foncés, ni les gastronomes, ni les abstinents, ni ceux qui croient en Dieu, ou en Allah ou en Jéhova, ou en rien du tout.

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