Mon père, ajusteur-mécanicien, allait tous les jours vendre sa force de travail à l'usine. Lui et ses camarades recevaient un salaire, c'est à dire une partie seulement de la valeur produite par leur travail.
Et une partie de ce salaire (les cotisations) servait à fournir un salaire à ceux qui, trop vieux ou malades, n'avaient plus de force de travail à vendre. Et aussi à ceux, chômeurs, dont la force de travail n'intéressait plus les patrons.
Mon père et ses camarades trouvaient cela normal. Ils savaient que si, malades ou licenciés, ils ne pouvaient plus vendre leur force de travail, une partie du salaire des copains leur reviendrait. Ils savaient que lorsqu'ils seraient trop vieux, une partie du salaire des jeunes leur reviendrait aussi.
Le patron lui se plaignait d'avoir des « charges » : c'est à dire en réalité de devoir mettre lui-même directement à la disposition des salariés malades, chômeurs ou trop vieux, une partie de la valeur créée par mon père et ses camarades.
Mais le reste de la richesse créée, la plus-value, allait dans sa poche. Il la dépensait soit pour introduire de nouvelles machines suivant sa conception à lui du progrès ( c'est à dire dans le but de rendre mon père et ses camarades plus productifs, donc de se passer de certains d'entre eux et donc de payer globalement moins de salaires) ; soit pour spéculer ; soit pour mener la grande vie.
Les « charges » donc ne lui plaisaient pas mais il faisait contre mauvaise fortune (si on peut dire !) bon cœur. Il y avait à cela plusieurs raisons : d'abord, peu d'années auparavant des patrons français avaient financé le réarmement de l'Allemagne hitlérienne et pendant l'occupation les mêmes ou d'autres avaient finalement fait de très bonnes affaires. Et en face, dans les usines, il y avait encore des gars qui eux avaient pris de mauvaises habitudes : ils avaient résisté au pire les armes à la main. Ils ne fallait pas trop leur en conter…
Bref c'était l'époque où la droite préférait se dire du centre.
C'était au temps des Trente Glorieuses qui ne l'étaient pas tant que ça : l'injustice sociale, l'exploitation, l'aliénation régnaient. Mais un taux de profit confortable permettait aux patrons de distribuer des miettes et permettait aussi aux réformistes d'en gratter un peu plus en faisant croire que le capitalisme depuis Marx avait changé et qu'on pourrait le transformer ainsi petit à petit ...
Mon père qui avait acheté une 4 chevaux, la télé... a cru à tout ça. Un moment.
Mais durant cette époque, il y avait des îlots ou au moins des germes de socialisme (au sens premier) : la sécu, les retraites, les services publics.
Aujourd'hui, le taux de profit, mondialisation et concurrence généralisée obligent, a diminué. Pour le patronat, il faut donc d'une part baisser le coût du travail, c'est à dire les salaires proprement dits et les salaires socialisés ( les cotisations des travailleurs et des patrons).
Il faut d'autre part, investir d'autres domaines où le capital pourra enfin se développer, où le règne de la marchandise pourra s'étendre ;
Le sabotage du système des retraites répond à ces deux objectifs. Le projet du gouvernement en augmentant le nombre d'annuités et en reculant l'âge de départ ne vise pas à nous faire travailler plus longtemps mais à diminuer le nombre et le montant global des pensions ( salaires socialisés). Dans le même temps, cette baisse des pensions amènera les futurs retraités à se tourner vers les marchands, assurances privées et fonds de pension.
Les dégâts sont déjà là : l’individualisme, la perte du sens collectif, le chacun pour soi se répand . « Pourquoi moi qui suis jeune, en bonne santé et pourvu d’un emploi j’irai payer pour les vieux, les malades ou les chômeurs ? Je préfère m’acheter une assurance ou jouer à la bourse. »
Ce sabotage a été habilement mené : les différentes « réformes » (et la dernière ne fait pas exception) ne permettent pas de façon durable de parvenir à une situation équilibrée. D’où la « nécessité » de nouvelles attaques pour combler les nouveaux déficits...
La régression n'est pas finie, sauf si, tous ensemble ...
Pour sauver les retraites, les solutions existent :
« Le Conseil d’Orientation des Retraites le soulignait, en 2001 : sur 40 ans, la richesse de la France (avec un taux de croissance modéré, de l’ordre de 1,7 % par an) devrait doubler en termes réels (hors inflation). Avec une augmentation de 1 700 milliards d’euros de la richesse nationale, en 2050, comment nous faire croire qu’il est impossible de financer les 200 milliards d’euros supplémentaires (6 % du PIB) nécessaires au maintien des retraites telles qu’elles étaient avant les contre-réformes Balladur et Fillon (…)
Ne pas allonger la durée de cotisation, ne pas baisser le montant des retraites, mais augmenter de 15 points le montant des cotisations retraites entre 2003 et 2040.Jamais cette troisième option n’a pénétré le débat public. C’est pourtant l’option la plus acceptable. Car 15 points d’augmentation des cotisations en un peu moins de 40 ans, représente 0,37 point d’augmentation des cotisations retraites par an, pendant 40 ans. A raison d’une augmentation de 0,25 % pour les cotisations patronales et de 0,12 % pour la part salariale des cotisations retraites. Qui prétendra que cette solution n’est pas préférable à un allongement de la durée de cotisation ou à une réduction du montant des retraites ?"( Fondation Copernic)
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