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mercredi 11 février 2009

LE DOUBLE MEURTRE DE HOLLAND PARK (pastiche holmésien)



Double meurtre à Holland Park

I
Si je décide aujourd'hui, tant d'années après les faits, de dévoiler tout ce qui a été occulté par la presse et ignoré du public dans la terrible affaire de Holland Park, c'est pour une raison - le lecteur s'en apercevra à la fin de ce récit - bien différente de celle qui me fit quitter Londres pour le Sussex quatre jours après le jeudi où furent commis les deux homicides.
Le lundi 6 novembre 1911, en effet, j'étais dans le train pour Fulworth. Le but de mon voyage était d'arracher Holmes à sa retraite et à ses abeilles le temps qu'il résolve cette affaire du double meurtre qui fit grand bruit à l'époque et qui me paraissait dépasser les compétences de l’inspecteur R.C. Leek dépêché par Scotland Yard.
Dans le train, je refaisais l'inventaire de toutes les prouesses remarquables de mon ami qu’il me faudrait encore livrer au public, affaires qui méritaient mieux que de rester sous la forme de simples notes consignées dans mes carnets.
Pourquoi, alors que je n'avais publié qu'une soixantaine d'enquêtes, alors que j'avais déjà dépassé l'âge respectable de cinquante ans, alors que je n'aurais sans doute pas le temps d'achever ma mission de biographe, vouloir ajouter une nouvelle affaire à la carrière, déjà si riche, de mon ami ?
Si ma détermination à convaincre Holmes de renouer pour un temps avec ses activités de détective était ce jour-là inébranlable, c'est qu'il s'agissait pour moi d'un devoir moral. Je devais le faire pour les malheureuses victimes de Holland Park.
En souvenir de Philip Arthur Murdfield, colonel au Fifth Northumberland Fusiliers, gravement blessé lors d'une action courageuse durant la bataille de Kandahar, officier que j’avais croisé autrefois en Inde et en Afghanistan.
En souvenir aussi d'Emily Murdfield, sa charmante épouse à qui le colonel avait eu la gentillesse de me présenter peu de temps auparavant. Comment aurais-je pu imaginer lors de cette agréable rencontre que, quelques jours plus tard, le colonel et sa femme seraient assassinés dans leur domicile d'Abbotsbury Road dans Holland Park ?
Fut-ce l'envie de reprendre un moment l’activité passionnante qui avait été sienne durant tant d’années ? Ou bien un intérêt particulier pour cette affaire dont il me dit avoir suivi les échos dans la presse ? Ou encore le sentiment d’amitié qu’il me portait ? En tout cas, quelle que fût la raison, je n’eus aucun mal à obtenir le concours du détective.
Le lendemain matin donc, Holmes, après avoir câblé à l'inspecteur Leek son arrivée à Londres dans la journée, prenait avec moi le train pour Victoria. Durant le voyage, il accepta de parler de tout sauf évidemment de l’affaire, me rappelant que rien n’était plus nuisible que d’échafauder des théories en l’absence de données précises et complètes.
Quant à moi, j’avoue que, dans les moments de silence où mon regard se posait sur le mélancolique paysage automnal qui filait derrière la vitre, je repensais au drame ou du moins à ce que les investigations de Leek avaient permis d’en connaître :
Le jeudi 2 Novembre, à 3h 18, Tracy Weaver, jeune domestique attachée au service d’Emily Murdfield, dans sa chambre située dans l’aile opposée à celle où se trouvent les chambres de Mr et Mrs Murdfield, est réveillée par des bruits. Le carré de lumière sur le jardinet en façade lui indique que la chambre de sa patronne est, malgré l’heure tardive, éclairée.
Intriguée, elle va vers l'autre aile, empruntant au premier étage le long couloir au bout duquel elle reconnaît, dans l'ombre qui sort vivement du bureau de Mr Murdfield et disparaît, James Stapton, le majordome.
Elle jette en passant un coup d’oeil dans cette pièce et constate avec stupéfaction qu'il y règne un désordre indescriptible. Alors, très inquiète, elle descend vite au rez-de-chaussée à la chambre de sa maîtresse. Mrs Murdfield est couchée sur le dos toute habillée, recouverte d'un drap. Miss Weaver pense d'abord qu'elle dort, mais, en s'approchant, découvre avec horreur qu'elle est morte et que son cou porte des traces de strangulation.
Tout près du lit, Philip Arthur Murdfield gît sur le tapis, mort lui aussi. Une cravache brisée avec laquelle il a dû tenter de se défendre se trouve à côté de lui. L’autopsie va déterminer que le décès est dû à deux coups extrêmement violents portés l’un à la tempe, l’autre à la carotide.
Le bow window de cette pièce située au rez-de-chaussée et donnant sur le jardin a été forcé ce qui pourrait laisser envisager une intrusion.
Mais l'inspecteur Leek est persuadé qu’il s’agit d’un leurre. Pour lui, c'est James Stapton le majordome (dont la chambre est située dans l'aile où loge Miss Weaver), majordome qui d’ailleurs demeure introuvable depuis cette nuit-là, qui est l’auteur à la fois de la mise à sac du bureau du Colonel et des deux homicides.
II
"A-t-on une idée de ce qui a été dérobé par Stapton ? demanda Holmes à Leek qui nous avait introduits dans la demeure de Holland Park.
-Impossible de répondre à cette question, Mr Holmes, rétorqua le policier en nous ouvrant la porte du bureau du colonel Murdfield, Stapton visiblement ne cherchait de l’argent, mais peut-être des papiers ? Comment savoir ? Tracy Weaver, la domestique a affirmé qu'aucun objet, aucun bibelot n'avait disparu. Regardez les lieux, tout a été laissé dans l’état où Stapton a mis cette pièce. "
Le local avait été fouillé dans les règles. Tous les tiroirs avaient été retirés du bureau, la cantine avait été renversée, les étagères de l’armoire vidées. Titres de propriétés, photos de famille, lettres administratives et personnelles… des documents de toutes sortes et même deux liasses de billets de banque qui devaient représenter une valeur non négligeable, traînaient sur le parquet recouvert d’un tapis.
Sherlock Holmes accorda un regard assez rapide à tout cela. Devant Leek interloqué, il examina ensuite plus longuement les serrures des tiroirs, de l’armoire, les cadenas du coffre et entreprit de retrouver sur le sol les clés qui manquaient. Une fois que chaque serrure fut pour-vue de la sienne, Holmes, l'air satisfait, se tourna vers l'inspecteur et déclara qu'il souhaitait voir à présent la scène de crime.
Tandis que nous descendions au rez-de-chaussée où se trouvait la chambre de Mrs Murdfield, Leek exposa la chronologie des faits survenus dans la nuit du 2 novembre, du moins telle qu'il l'avait reconstituée :
Stapton, découvert par Murdfield au moment où il fouillait le bureau, avait tué le Colonel après un bref combat durant lequel l’officier avait tenté de se défendre avec une cravache, premier objet qui lui était sans doute tombé sous la main. Puis l’assassin avait violé et tué Mrs Murdfield que le bruit avait réveillée (sa chambre est située juste sous le bureau). Pour brouiller les pistes, le majordome avait ensuite descendu le corps de son patron et la cravache cassée jusqu’à la chambre. Il avait également forcé la fenêtre pour accréditer l'idée qu'un inconnu avait pénétré par ce chemin et assassiné le couple. Il était ensuite remonté terminer la fouille du bureau jusqu'à ce qu'il entende les pas de la domestique au loin dans le couloir et prenne la fuite.
" Excellent, Leek ! dit Holmes, qui examinait justement la fenêtre forcée, ce Stapton est décidément très adroit ! Regardez : vu la façon dont l’embrasure est écrasée, la pression n’a pu être exercée que de dehors… Il n’a donc pas hésité à sortir, à refermer la fenêtre par l'extérieur (ce qui est un véritable exploit !) pour la forcer ensuite, voilà un leurre parfaitement réalisé, dit le détective en sautant lui-même dans le jardin. D’ailleurs,  sur le parterre, les traces de pas sont encore visibles. "
Et Holmes, les yeux fixés sur le sol, s’éloigna en suivant l’allée jusqu’au portail d’entrée qui donnait sur Abbotsbury Road.
" Mais pourquoi fait-il ce tour de jardin ? me demanda Leek, et puis, vous avez vu ? A part cette fenêtre, il n’a absolument rien examiné dans la chambre du crime.
-Vous savez, inspecteur, combien Sherlock Holmes peut être déroutant dans sa façon de mener une enquête… Mais, le voilà qui revient. "
En effet, Holmes enjambait le rebord du bow window et nous tendait une barre métallique : " Voilà l’outil dont s’est servi le criminel, un tuteur de fer oublié dans les rosiers… Au fait, Inspecteur, vous avez fait état de deux coups mortels portés au colonel : l’un à la tempe, l’autre à la carotide. J’imagine qu’il s’agit de la tempe et de la carotide droites, n’est-ce pas ?
- Attendez... Oui, c’est exact, dit l’inspecteur en lisant les documents du médecin légiste qu'il avait sortis de sa serviette. Mais comment diable, avez-vous pu…
-C’est vrai, Holmes, m’écriai-je, comment…
-Rien qu’une petite déduction un peu risquée, je l’avoue, dit Holmes en riant, mais elle tombe juste apparemment. J’ai sans doute été un peu servi par le hasard. De toute façon, je n'avais qu'une chance sur deux de me tromper! Mais revenons à des sujets plus importants : puisque vous avez ici les autopsies, Leek, qu’est-ce qui ressort de celle de Mrs Murdfield ?
-Euh… des marques de la strangulation qui a occasionné le décès, dit Leek, des hématomes aussi au niveau des parties intimes suite au viol... Et puis, d’autres encore mais elles ne datent pas de la nuit du crime. Cela ne nous intéresse donc pas…
-Evidemment, évidemment ! coupa Holmes tout en tendant la main, mais pourrais-je tout de même consulter ces autopsies ? Merci, Inspecteur. "
Sherlock Holmes se plongea aussitôt dans la lecture des observations et conclusions du médecin légiste concernant les deux cadavres.
Puis, alors que nous le regardions en silence, moi en tentant de déchiffrer ses actes, Leek avec un air de plus en plus dubitatif, mon ami se dirigea vers la table de chevet dont il ouvrit le tiroir.
Il feuilleta assez longuement un livre qui s’y trouvait. Ensuite, il entreprit d'examiner minutieusement le lit.
Le détective enfin se frotta les mains et, en nous souriant, s’exclama : " Je ne vous remercierai jamais assez, vous Watson de m’avoir tiré de ma retraite, et vous Leek de me permettre de participer à cette passionnante enquête. D’ailleurs pourriez-vous satisfaire un nouveau caprice ? Serait-il possible de jeter un coup d’œil à la chambre du Colonel ? "
En haussant les épaules, l’inspecteur nous fit remonter au 1er étage. Cette chambre, voisine du bureau déjà visité, était bien celle d’un homme ayant fait toute sa carrière dans l’armée : un sabre d’infanterie, des pistolets d'ordonnance, des médailles, une photo encadrée de P.A. Murdfield en uniforme de fusilier, des écussons, une carte d’état major étaient suspendus aux murs. Le mobilier était réduit à un lit de camp, un fauteuil de cuir fatigué et, seul meuble de valeur, un secrétaire Davenport devant lequel, Holmes s'arrêta.
" Curieux, fit-il en montrant les tiroirs, tous les quatre sont munis de serrures qui semblent d’ailleurs avoir été installées bien après la fabrication de ce meuble de pur style victorien. Et contrairement aux meubles du bureau, ici les clés... ou plus vraisemblablement la clé (la même pour les quatre tiroirs) manque. Logiquement cette clé devrait se trouver sur la personne-même du Colonel Murdfield qui a dû cacher dans ce meuble des objets ayant, pour lui, une grande valeur, valeur pas forcément financière d’ailleurs…"
Leek alla chercher un petit sac dans lequel avait été mis en vrac tout ce qui avait été trouvé dans les poches et sur le corps du colonel (alliance, briquet, médaille et chaîne, pièces de monnaie, pipe, blague à tabac...)
" Désolé Mr Holmes, pas le moindre trousseau, dit l’inspecteur sans pouvoir cacher sa satisfaction devant la prévisible déception de mon ami.
-Pas de clé, non, s'écria au contraire d’un ton joyeux le détective, mais il y a ceci qui pourrait peut-être en faire office ! " Et plongeant la main dans le sac, il en retira un objet que ni Leek, ni moi n’eûmes le temps de voir. Puis filant vers le secrétaire, il fit jouer les serrures des tiroirs.
" Une ancre de marine, dit-il en nous tendant la médaille, voilà un bijou surprenant pour un homme qui a fait toute sa carrière dans l’infanterie ! En même temps, le premier meuble de ce genre ayant été commandé par le capitaine Davenport pour être installé dans la cabine de son navire, il n’est pas si étonnant que la clé soit ce pseudo bijou en forme d’ancre… Mais voyons à présent ce qui était si précieux pour Mr Murdfield. "
Un tiroir renfermait des écrits de Murdfield, plusieurs manuscrits sur les différentes campagnes auxquelles il avait participé.
Il y avait aussi quelques livres de médecine édités par un certain Charles Carrington.
Un autre tiroir contenait un appareil électromagnétique partiellement démonté qu'il me semblait avoir déjà vu mais dont je ne pus retrouver la fonction.
Holmes examina tous ces objets mais il s’arrêta plus longue-ment sur ce que recelait le dernier tiroir : un dossier assez épais contenant des documents de police, des actes de justice, des articles de presse, le tout consacré à un certain Peter Downs.
En survolant ces pièces, nous apprîmes que cet individu, proxénète notoire de Whitechapel, avait été arrêté et condamné à mort pour le meurtre d’une prostituée voulant échapper à son emprise.
Ce sinistre personnage avait réussi à s’évader quelques temps avant la date de la pendaison et était en cavale depuis plusieurs années…
A la demande de Holmes, Leek nous conduisit enfin à la chambre du majordome située dans l'autre aile. La visite fut très rapide :
la petite chambre n'était meublée que d'un lit, d'une chaise et d'une armoire contenant quelques effets personnels de Stapton: vêtements, chaussures, nécessaire de toilette...
" Dites-moi Leek, dit Holmes avant de quitter les lieux, j’aimerais bien interroger cette domestique, Tracy Weaver, qui a découvert le drame… Auriez-vous son adresse ? "
Tandis que Leek fouillait dans sa serviette à la recherche de l'adresse, je vis avec surprise Holmes subtiliser un document du dossier avant de remettre soigneusement ce dernier dans le tiroir du secrétaire.

                                                                               III

Avant de passer à l'hôtel de Regent Street où Holmes s’était établi, pas très loin de mon cabinet de Queen Anne Street, nous nous fîmes donc conduire chez la domestique Tracy Weaver.
Fidèle à son habitude, Holmes se présenta comme un auxiliaire de Scotland Yard mais totalement indépendant et réussit à mettre en confiance la malheureuse domestique, la plaignant d’avoir subi de telles épreuves.
Finalement, la jeune fille, rassurée, nous fit entrer, nous prépara un thé et, questionnée par le détective, se mit à parler de ses malheureux maîtres.
" Oh! Monsieur et Madame recevaient très peu. Non, je ne leur connaissais pas d’amis réguliers. Monsieur allait à son club trois ou quatre soirs par semaine, toujours accompagné de James Stapton. Je n'ai d’ailleurs jamais compris comment Monsieur pouvait supporter un tel individu. Oh oui, ce majordome est vraiment très désagréable, et n’a absolument rien d’un gentleman. Je n'étais pas tranquille de savoir sa chambre si proche de la mienne, il me faisait peur, d’ailleurs quand on voit ce qu’il a fini par faire…
-Tenez, coupa Sherlock Holmes en lui présentant la page du journal qu’il avait prise dans le dossier, regardez donc cette photo. Reconnaissez -vous cette personne, là, entre les deux policemen ? "
Miss Weaver prit le journal, scruta un instant la photo, pâlit et s’écria : " Mais c’est lui justement ! C’est ce Stapton ! La photo est vieille, mais on le reconnaît très bien…
-Merci Mademoiselle. Ce témoignage va certainement nous aider à capturer le criminel. Mais revenons aux habitudes de vos patrons. Monsieur sortait donc régulièrement. Et Madame?
- Autrefois, l’après-midi, elle allait régulièrement se promener à Hyde Park ou bien elle faisait les boutiques de Chelsea et me demandait le plus souvent de l’accompagner. Pourtant, depuis quelque temps elle sortait seule.
- Ah ? s’étonna Holmes, et vous avez une explication à ce changement d’attitude ? Lui auriez-vous déplu d’une façon ou d’une autre ?
-Oh non, Monsieur, Madame a toujours semblé très satisfaite de mes services mais…
-Mais quoi, Mademoiselle ? "
Tracy Weaver rougit resta un moment silencieuse. Puis sous le regard fixe mais bienveillant de Sherlock Holmes finit par confier :
" Loin de moi le désir de nuire de quelque façon que ce soit à la mémoire de Mr et Mrs Murdfield. Mais je crois que ni ma maîtresse, ni son mari n’étaient très heureux en ménage. Certains propos de Madame me l’avaient fait comprendre…
-Pourriez-vous être plus précise ?
-Difficile à dire, je ne me souviens pas des paroles exactes, mais en côtoyant quotidiennement une personne, on ressent bien si elle est heureuse…. N’est-ce pas, Docteur Watson ? conclut-elle en voyant que, contrairement à Holmes qui était resté impassible, j’avais acquiescé de la tête."
Holmes se tourna vers moi : " Eh bien, Watson ?
-Mais oui, je crois, moi aussi, qu’il est possible, surtout à une femme, de découvrir ce genre de…
-Bien, bien Watson ! Je m’en remets à vous pour tout ce qui a trait à la part féminine de l’humanité. Mais, Miss Weaver, quel rapport entre les problèmes de couple de Mr et Mrs Murdfield et le fait que vous n’étiez plus invitée aux promenades de votre maîtresse ?"
La jeune femme rougit encore, s’agita un moment sur sa chaise puis finit par répondre :
"Tout ceci restera entre nous, n'est-ce pas Mr Holmes? Eh bien, j'ai eu la conviction que ma pauvre maîtresse avait rencontré quelqu’un et qu’elle voyait cette personne régulièrement. Elle n'avait donc plus aucun désir d'être accompagnée. Je l’ai entendue souvent téléphoner... Et puis j’ai aperçu un soir la silhouette d’un beau jeune homme, très élégant, à l'allure élancée, qui avait raccompagné Madame jusqu’au portail de la villa...
-Et vous ne savez pas comment s'appelle cette personne ?
-Non...
-Ce ne serait pas Jacky, par hasard? "
Miss Weaver sursauta et regarda Holmes avec une expression de stupéfaction.
" Donc c’est bien son prénom, Jacky, n'est-ce pas? dit mon ami en se levant, un prénom que vous avez dû entendre lors des téléphonages de Mrs Murdfield... Bien, Mademoiselle, il ne nous reste plus qu’à vous remercier… "
Dans le cab qui nous ramenait, Holmes à son hôtel de Portland Place, moi à mon domicile de Queen Anne Street, j'aurais eu beaucoup de questions à poser au détective.
Mais il resta si profondément plongé dans ses pensées que je me résignai et respectai son silence.

                                                  IV

Tout le reste de la semaine, l’épidémie de grippe saisonnière emplissant de patients ma salle d’attente, je ne quittai pas mon cabinet.
Le samedi suivant, assez tard dans l'après-midi, en accueillant avec soulagement la dernière malade de la journée, je me disais que mon ami profiterait certainement du week-end pour me contacter et m'informer sur l'affaire.
Après avoir invité la dame, sans doute une ancienne maîtresse d'école, l'air austère et sévère, à retirer son manteau, j'allai chercher mon stéthoscope quand une voix bien connue m'interpella et me fit me retourner :
" Inutile de m'ausculter, Watson, je me porte comme un charme !"
Sherlock Holmes, ayant à la main les grandes lunettes de myope, le chignon postiche et d'autres accessoires féminins qu'il venait de retirer, était devant moi !
" Figurez-vous, mon cher ami, me dit-il quand je fus revenu de ma surprise, que je viens de passer l'après-midi au Grosvenor Crescent Club(1), un des seuls clubs pour dames de la capitale, club interdit à la gent masculine, ce qui vous expliquera mon curieux accoutrement. D'ailleurs, si vous le permettez, j'aimerais bien me changer et remplacer ma robe, certes seyante, par le pantalon, la chemise et le gilet qui se trouvent dans cette serviette. Ensuite je vous raconterai dans l'ordre ce que j'ai fait à partir de mardi dernier quand vous m'avez laissé à mon hôtel... "
Quelques instants plus tard, nous étions chez moi, installés devant un bon feu de cheminée. Holmes après avoir soigneuse-ment bourré et allumé sa pipe, dit :
" Dès mercredi matin, j'ai informé Leek, suite à la confirmation donnée par Miss Weaver, que le majordome James Stapton et le proxénète assassin Peter Downs n'étaient en fait qu'une seule et même personne. Je lui ai aussi conseillé d'enquêter du côté des bars mal famés et des maisons de tolérance de Whitechapel, seul endroit où ce scélérat pouvait vraisemblablement obtenir de l'aide grâce à ses anciennes relations. Évidemment, comme le bandit n'avait pas pu récupérer chez son patron le dossier qui l'accusait, il y avait pour lui le risque que sa véritable identité soit découverte et qu'on fasse des recherches sur Whitechapel. Mais, dans la situation où il se trouvait, il n'avait guère le choix.
Bref, Leek a donc lancé ses limiers qui ont écumé Whitechapel et dès jeudi, on savait que Stapton-Downs retrouvait de tristes sires de son acabit dans un pub de Back Church Lane et qu'il logeait chez une des filles d’Ellen Street.
Le soir-même, une fois qu'on fut assuré qu'il était dans cette chambre, la police a fermé toutes les issues et l'assaut a été donné. Je vous passe les détails : Stapton-Downs, sommé de se rendre, est sorti par la lucarne de la chambre et, s'enfuyant par les toits, est tombé de deux étages sur le pavé d'une cour.
Il est mort sur le coup."
Je fis part de ma déception devant ce dénouement. J'aurais aimé que l'assassin s'explique et qu'il paie ses crimes.
"Mais, me dit Holmes, l'affaire n'est finie que si nous le voulons bien. Pour Leek, pour Scotland Yard, bien sûr, il est commode de croire que tout est résolu. Mais beaucoup de choses restent encore dans l'ombre. Souhaitez-vous Watson, ajouta-t-il sur un ton plus grave, souhaitez-vous vraiment que toute la lumière soit faite ? Et cela, quelle que soit la vérité qu'elle mette au jour?"
L'image du colonel et de sa fragile épouse me revint en mémoire :
"Oui, Holmes, je vous demande de terminer cette enquête quelle qu'en soit la conclusion. C'est le moins que nous puissions faire pour ces malheureuses victimes. Mais d'abord, quel rapport y a-t-il entre d'une part cette affaire et d'autre part l'extravagant accoutrement dans lequel vous vous êtes présenté à moi ce soir? Et puis, qu'est-ce qui peut bien expliquer votre soudaine fréquentation des clubs pour dames !"

 
                                                    V


"Je vais satisfaire votre curiosité Watson mais il me faut d'abord vous rapporter où j'en étais mardi dernier après avoir eu accès à la scène de crime, pris connaissance des rapports d'autopsies et recueilli le témoignage de Tracy Weaver.
Dans cette affaire me sont tout de suite apparues des caractéristiques tout à fait singulières :
Ainsi, ces hématomes sur le corps du Colonel, consécutifs à deux coups seulement mais deux coups portés avec une très grande énergie et une non moins grande précision sur deux points vitaux. Vous savez que j'ai pratiqué le bartitsu et que, plus généralement, je me suis intéressé aux arts martiaux? Eh bien! on retrouve ici les traces de techniques de jiujitsu, le naname tsuki (un coup de poing de côté) ou le mawashi geri (un coup de pied avant latéral), deux atemi à la tempe et à la carotide. Après un coup d’œil aux rapports d'autopsie, Il fut évident pour moi que l'assassin du Colonel pratiquait les arts martiaux. Ce qui n'était pas le cas du majordome-proxénète.
A partir de là, la théorie de Leek qui considère la fenêtre forcée comme un leurre ne tient plus. L'adepte du jujitsu est bien entré par cette fenêtre. Les traces de pas dans le parterre, qui n'étaient pas celles de Stapton, m'ont convaincu qu'il y avait bien eu intrusion. J'ai pu repérer aussi le passage de cet intrus près du portail donnant sur Abbotsbury. Mais la nature de ces traces m'a d'abord laissé perplexe. Il s'agissait, sans conteste, de traces de pas laissées par une femme !
-Quoi ? m'écriai-je, en plus de l'amateur d'art martial et du majordome Stapton, une femme serait donc mêlée à ces crimes abominables! Le mystère s'épaissit encore !"
Holmes sourit : "A moins qu'il ne s'éclaircisse ! Bien souvent, les faits qui, dans une enquête, paraissent d'abord les plus déconcertants, sont ceux qui finalement vont permettre d'accéder à la vérité. Je n'ai découvert les traces que d'un seul intrus. Pourquoi l'adepte du jiujitsu et la femme ne seraient-ils pas une seule et même personne ? Rappelez-vous Stapton-Downs, majordome mais aussi proxénète assassin !
-Mais enfin, Holmes, une femme ! Et qui pratique le jiujitsu en plus ?! Quand même ...!"
Mon ami me coupa la parole :"J'ai d'abord été surpris moi aussi. Mais le monde change, Watson ! La lecture des journaux nous le montre chaque jour. Il m'est soudain revenu en mémoire un dessin humoristique paru dans le Punch
(2) l'année dernière..."
Et Holmes me décrivit le dessin en question qui montrait une frêle femme, seule, en position défensive, entourée des corps inertes plusieurs policiers et faisant face à d'autres solides bobbies qui, effrayés, n'osaient pas s'approcher d'elle.
" Mais enfin, Holmes ! Ce n'est pas sérieux ! Ceci n'est qu'un dessin humoristique...
-Oui, Watson mais ce dessin humoristique présente, certes avec exagération, un fait bien réel. Vous avez bien sûr entendu parler du W.S.P.U, des "suffragettes" d'Emmeline Pankhurst (3)?  Eh bien, suite à la répression des forces de police - souvent inap-propriée, il faut l'admettre - ces dames ont depuis quelques années déjà créé le Bodyguard, un groupe de militantes qui défend leurs meetings et leurs manifestations. Et ce groupe - écoutez bien Watson ! - est éduqué et dirigé par une certaine Edith Garrud (4), suffragette mais aussi spécialiste du jiujitsu et du bartitsu!
J'ai donc tout naturellement repris contact avec mes anciennes relations dans les arts martiaux qui m'ont informé et même permis d'assister à un cours de jiujitsu pour dames dans la Palladium Academy, l'école de danse d'Argyll Street. Restait à trouver parmi la trentaine de pratiquantes féministes, celle qui était intervenue dans la tragédie d'Abbotsbury Road.
Je disposais pour cela de trois éléments :
d'abord, il s'agissait presque certainement d'une gauchère. J'avais déjà émis cette supposition en découvrant que la tige de de métal ayant servi à l'effraction avait ensuite été jetée dans le parterre à gauche de la fenêtre, et on jette généralement avec la main dominante et du côté de cette main. Cette supposition est devenue une forte probabilité quand Leek m'a confirmé que les coups mortels avaient été portés à la tempe et la carotide droites du colonel, c'est à dire donnés par le poing et, ou, le pied gauches d'un adversaire lui faisant face.
D'autre part, cette femme nous a été un peu décrite par Miss Weaver - Si, si Watson, vous étiez là avec moi! - Elle est belle, jeune, élégante, avec une allure élancée et doit avoir coupé ses cheveux.
Enfin, je connaissais son prénom : Jacky, prénom porté aussi bien par une femme que par un homme."
Sur ces deux derniers points, je demandai à Sherlock Holmes de m'expliquer.
"Vous vous souvenez que j'ai trouvé un livre dans la table de nuit de Mrs Murdfield ? Eh bien, j'y ai découvert la dédicace suivante : "A toi Emily avec tout mon amour et l'espoir qu'un jour tu nous rejoindras.(5)" v avec comme signature : "Jacky". Or ce livre dont le titre est No surrender est un vibrant appel à la lutte d'une suffragette déterminée(6).
Il y a donc une grande probabilité d'abord pour que cette Jacky soit notre suffragette pratiquant le jujitsu. Et aussi pour que l'ami d'Emily Murdfield, ce jeune homme, "beau", "jeune", "élégant", "à l'allure élancée" d'après Miss Tracy qui ne l'avait aperçu qu'un instant et dans la nuit, au portail donnant sur Abbotsbury Road, soit aussi cette jeune femme sportive et militante !
-Et vous voulez donc dire Holmes que l'amie de Mrs Murdfield serait la meurtrière de cette dernière et de son époux !
-Non Watson, ce n'est pas du tout ce que j'ai dit. Mais laissez-moi vous conter comment j'ai finalement identifié cette personne.
Parmi la trentaine de femmes qui suivaient le cours de jujitsu au Palladium, j'en repérai assez vite quatre qui selon toute vraisemblance étaient gauchères. Parmi ces dernières, j'éliminai l'une de trop petite taille, une autre trop corpulente et la troisième pourvue d'une chevelure longue et drue.
Restait une demoiselle, mince, grande, à cheveux courts.
J'ai suivi celle-ci qui, après la leçon, avec deux amies, s'est rendue au Pioneer au 22 Bruton Street puis au Grosvenor Crescent Club, deux clubs de femmes où il m'a été impossible de pénétrer.
Alors les jours suivants, devenu une retraitée, ex-professeur de musique, intéressée par le féminisme, j'ai pu entrer dans ces lieux réservés au sexe dit faible. Là, vu mon enthousiasme pour le mouvement des suffragettes, j'ai pu obtenir des informations sur les activités du W.S.P.U auprès des habituées de ces clubs.
Entre autres choses, l'une de ces dames, en me désignant notre gauchère à cheveux courts, m'a appris que Jacky Stebbins, faisait ce soir-même à sept heures une conférence sur le thème "les femmes doivent-elles se marier?" au Tea Cup Inn.
Nous avons juste le temps de nous rendre là-bas, car vous m'accompagnez, n'est-ce pas, Watson ?"

 
                                                    VI

Tandis que le cab nous emmenait au lieu de la réunion, je fis remarquer à Holmes qu'il ne m'avait encore rien dit des motivations de la meurtrière.
"Vous devriez très vite être renseigné à ce sujet. Leek que nous allons retrouver au Tea Cup Inn (je l'ai en effet informé que l'oratrice de ce meeting était un témoin très important dans le crime de Holland Park) a certainement prévu d'interroger Jacky Stebbins. D'ailleurs, regardez, nous arrivons à Kingsway et voilà le numéro 20... Mais que se passe-t-il ?"
Je sautai du cab une seconde après Holmes qui lui courait déjà vers le salon de thé éclairé situé au rez-de-chaussée de l'immeuble. Une dizaine de constables tentaient vainement de retenir un groupe de femmes qui sortaient par toutes les issues, brisant en de nombreux points la chaîne des policiers et prenant la fuite dans toutes les directions.
"By Jove, Leek ! s'écria Holmes en interpellant l'inspecteur visiblement dépassé par la situation, Pourquoi avoir mobilisé tous ces agents ? Il ne s'agissait de rien d'autre que d'interroger un témoin !"
Assez penaud, l'inspecteur bafouilla qu'il avait pensé plus prudent, vu la mauvaise réputation des suffragettes, de venir en force.
"Ah, oui ? Et alors ? Où est notre témoin ? J'imagine qu'avec un tel déploiement, Jacky Stebbins n'a pas pu vous échapper...
- Hélas, Monsieur Holmes, il nous a été impossible d'approcher d'elle. Dès que toutes ces femmes ont vu les uniformes, elles sont allées se masser autour de l'estrade. Cette Miss Stebbins en est alors descendue et s'est fondue dans la foule. Puis, sur un signe, toutes ces folles se sont dispersées, sont sorties en même temps du Tea Cup Inn par toutes les portes et par toutes les fenêtres... En plus, comme presque toutes étaient vêtues de la même façon avec leur horrible jupe culotte et comme leurs traits étaient dissimulés derrière des voilettes... nous en avons bien arrêté quelques-unes mais aucune n'était Miss Stebbins (8)...Vous pouvez rire, Holmes, j'aurais aimé vous y voir !"
Mon ami, après avoir lutté quelque temps pour reprendre son sérieux, dit froidement à Leek :
"La prochaine fois que vous voudrez interroger une suffragette, amenez donc avec vous cinq fois plus de forces de police ! Ou alors, pour être plus efficace, venez tout seul et soyez courtois. Au revoir, inspecteur. Vous venez Watson ?"
L'attitude de Holmes m'avait heurté. Alors que nous remontions Oxford Street vers Queen Anne Street, je lui fis part de mon sentiment, expliquant que je comprenais mal qu'il trouvât si amusants l'échec de Scotland Yard et la fuite d'une meurtri-ère, que cela était choquant pour le souvenir des victimes, le malheureux Colonel et sa malheureuse épouse.
"Sa malheureuse épouse, oui, Watson, malheureuse, vous avez raison d'employer ce terme, dit Sherlock Holmes, il serait d'ailleurs grand temps que je vous éclaire sur toute une partie de cette affaire qui concerne plus particulièrement Emily Murdfield, partie que j'ai volontairement occultée pour l'instant.
Le corps de la femme du Colonel présentait, rappelez-vous, un aspect absolument inédit dans une scène de crime : elle était (je reprends les mots de Miss Weaver) "couchée sur le dos", "recouverte d'un drap", "comme sagement endormie". Seuls les hématomes révélaient qu'un drame avait eu lieu. Or une personne qu'on violente, qu'on étrangle, se débat avec toute son énergie et son cadavre présente toujours les signes d'une agitation et d'une souffrance extrêmes. J'ai donc tout de suite conclu que quelqu'un avait découvert, juste après le crime, le cadavre de Mrs Murdfield, et que ce quelqu'un, par respect, par affection, pour la victime, avait éliminé le désordre, allongé le cadavre sur le dos, redonné aux traits un air paisible, disposé soigneusement les vêtements et le drap..."
Mon esprit tentait d'intégrer cette nouvelle donnée à la succession des faits. Contrairement à ce que Leek pensait, l'attaque contre Mrs Murdfield avait donc eu lieu avant celle contre son mari, car c'était lui certainement qui avait rendu un dernier hommage à sa femme avant d'être lui-même attaqué...
à moins que...
Nous étions arrivés devant mon domicile de Queen Anne Street. Mais Holmes, voulant, le soir-même, prendre à Victoria un train pour le Sussex, refusa de monter et nous restâmes à parler sur le trottoir.
"En consultant le rapport du légiste, reprit mon ami, j'ai constaté que les hématomes antérieurs au crime sur le corps de la femme présentaient un intérêt certain : il s'agissait d'abord de marques multiples aux poignets et aux chevilles..."
Je sursautai : "Comme celles que présente une personne qui a été ligotée ?
-Tout à fait, Watson ! Et j'ai découvert par ailleurs des marques d'usure, de frottements sur deux barreaux à la tête du lit et sur deux barreaux au pied... D'autre part, il y avait sur le dos de Mrs Murdfield les traces de longues et fines coupures comme celles laissées par un fouet... ou par une cravache... Oui, Watson, à votre visage, je sais que vous commencez à voir la vérité."
J'étais effondré. Je revoyais la femme douce, sensible, fragile. Et je revoyais Murdfield, le colonel. Et c'est à ce moment-là que je me rappelai, avec horreur et dégoût, la fonction de l'appareil que le Colonel gardait, démonté, dans son secrétaire Davenport fermé à clé.
J'avais assisté, il y avait bien longtemps de cela, à une conférence où le docteur Joseph Mortimer nous avait présenté le premier vibromasseur électro-mécanique, instrument thérapeutique destiné à soigner par l'orgasme les femmes hystériques(9) !
" Grâce à vous, Watson, me dit Holmes une fois que je lui eus rapporté mon souvenir de cette conférence de Mortimer, voilà une nouvelle pièce à joindre au portrait du Colonel. J'avais personnellement déjà découvert en fouillant le secrétaire que ses lectures étaient très spéciales : c'étaient des livres licencieux parus chez l'éditeur Charles Carrington par exemple(10). Miss Weaver avait certes perçu que le couple Murdfield allait mal. Mais le mal n'était pas une simple incompatibilité d'humeur. La malheureuse Emily Murdfield était l'esclave sexuelle d'un malade, d'un détraqué qui avait par ailleurs réussi à s'adjoindre les "compétences" de Stapton-Downs. Le Colonel, ayant découvert la véritable identité du personnage, faisait chanter ce "majordome" pour être introduit dans les milieux interlopes de Whitechapel. Je vous fais grâce des détails, Watson, mais j'ai eu la confirmation en montrant la photo de Downs dans quelques maisons de tolérance de ce quartier que le proxénète y venait régulièrement accompagné d'un monsieur tout à fait "bien", ayant tout l'air d'un militaire, mais dont les demandes auprès des filles étaient très "particulières". Contrairement à ce que pensait Miss Weaver, le colonel n'emmenait pas Stapton à son club mais c'est ce dernier au contraire qui le menait...
"Bonsoir, Monsieur Sherlock Holmes! lança une voix féminine."
J'eus à peine le temps d'apercevoir dans la nuit l'éclair d'un regard, la belle ligne d'un profil féminin dans la lueur des réverbères... La passante avait déjà disparu dans la foule qui, dans les deux sens, arpentait le trottoir.
"Qui était-ce Holmes ?"
Mon ami resta un moment silencieux regardant le boulevard où filaient les ombres. Puis, se tournant vers moi, il dit avec un sourire un peu résigné :
"C'était Jackie Stebbins selon toute vraisemblance, Jacky Stebbins qui, malgré mon déguisement, m'avait sans doute déjà reconnu au Pioneer et au Grosvenor Crescent Club et qui nous a suivis depuis le Tea Cup Inn... Décidément Watson, le monde a bien changé. Aujourd'hui, Irène Adler ne serait sans doute plus l'exception qu'elle fut au siècle dernier... 
Mais mon ami, il me faut vous quitter, j'ai tout juste le temps de prendre le dernier train pour Fulworth. "
 
                                                  VII

Lors des précédentes enquêtes durant lesquelles j'avais accompagné Sherlock Holmes, une fois le mystère élucidé et le coupable démasqué, j'avais toujours obtenu de mon ami les informations qui me manquaient encore quant au déroulement du cri-me et au cheminement de l'enquêteur vers la vérité.
Mais cette fois, j'avais laissé partir Holmes sans demander davantage d'éclaircissement. Ce que je savais suffisait à me désespérer.
Comment un officier, à la réputation sans tache, apprécié par ses supérieurs, respecté par ses subordonnés, avait-il pu en arriver à martyriser, à torturer régulièrement et finalement à tuer une femme dont j'avais pu apprécier la sensibilité, la fragilité ? D'où venait ce sadisme, cette maladie ? Murdfield avait-il durant ses campagnes militaires vécu des événements traumatisants qui auraient provoqué cette démence ? Je me souvenais aussi que, lors de la bataille de Kandahar, il avait été grave-ment blessé au ventre. Cette blessure l'aurait-elle rendu impuissant, infirmité que Murdfield aurait voulu cacher ou compenser par cette inqualifiable sauvagerie ? Toutes ces questions auxquelles je ne parvenais pas à trouver de réponses me torturaient.
Pour tenter de m'apaiser, je me disais que l'affaire était close, que Stapton-Downs et Murdfield avaient tous deux payé pour leurs crimes.
Certes Jacky Stebbins, qui elle aussi avait tué, était toujours libre. Mais, même s'il me manquait encore des éléments concernant les actions et les motivations de cette jeune femme, je n'étais plus vraiment certain de vouloir son arrestation.
C'est quelques jours plus tard que me parvint le courrier de Holmes qui devait vraiment mettre un point final à cette enquête. L'enveloppe contenait un mot laconique du détective me confirmant que pour lui l'affaire était terminée et qu'il ne ferait rien pour poursuivre Miss Stebbins. En guise d'explication, il avait joint à ce mot la très longue lettre que la suffragette venait de lui envoyer et dont je livre ici au lecteur la teneur ainsi que de larges extraits :
Après avoir fait part au destinataire de son admiration pour ses talents de détective (et incidemment pour les qualités littéraires de votre serviteur), Jacky Stebbins, tout en pressentant que Sherlock Holmes avait découvert les éléments principaux de cette affaire, tenait néanmoins à lui faire part de ce qu'elle en savait.
Elle dévoilait d’abord la nature de ses relations avec Emily Llangollen (elle refuserait toujours d’appeler son amie par le nom de son mari, tortionnaire et assassin). Elles s’étaient rencontrées à l'école. Un an plus jeune que Jacky, Emily était cependant dans sa classe. L'aînée avait été séduite par le sérieux et la gaieté, la poésie et la logique, la sensibilité et la volonté, qui faisaient déjà de la benjamine une personne remarquable.
"Nous nous étions perdues de vue depuis presque vingt ans quand, un après-midi, alors que je faisais les boutiques de Chelsea, je l'ai retrouvée. Le terme d'ailleurs ne convient pas : dans la femme que j'avais reconnue, il n'y avait plus rien de la légèreté, de la vivacité, de la gaieté de la petite fille d’autrefois." (...)
"Nous avons continué à nous voir régulièrement, toutes deux bien décidées à ne plus jamais nous perdre de vue." (...)
"Je cherchais à savoir d'où venait sa tristesse mais quelque chose - la honte, sans doute - l'empêchait de me confier son terrible secret.
Enfin, un jour où j'avais remarqué avec horreur une étrange blessure à son cou, elle a éclaté en sanglots et m'a décrit l'enfer dans lequel elle vivait."(...)
"Je l'ai exhortée à quitter cette brute, à porter plainte, à divorcer. Peu à peu, je lui ai aussi parlé de notre combat pour le droit des femmes. Elle comprenait, approuvait même, mais se sentait incapable de lutter, de se révolter." (...)
" Nous avons découvert un jour que nos sentiments l'une pour l'autre avaient changé, que notre amitié était peu à peu devenue un amour passionné."(...) "J’ai pu lui prouver que l’amour véritable n’avait absolument rien de commun avec ce qu’elle avait vécu avec Murdfield. "(…)
" Nous avons pris l'habitude de nous retrouver au Grosvenor Crescent Club où nous pouvions donner libre cours à notre tendresse sans que quiconque y trouve à redire." (...)
"Et le soir du 1er novembre - alors qu'à la sortie du club nous nous embrassions tendrement, Emily m'a soudain repoussée, l'air effrayé, en murmurant : "Mon mari !"
Sur le boulevard, le Colonel immobile nous regardait. Mon amie est aussitôt allée le rejoindre. C'est avec rudesse qu'il lui a pris le bras et l'a poussée dans un cab qui s'est éloigné aussitôt.
J’étais désespérée. Vu la façon dont ce monstre l’avait torturée quand il n’avait rien à lui reprocher, comment allait-il aujourd’hui traiter sa femme après avoir découvert qu’elle aimait quelqu’un d’autre, qu’elle le trompait ? Je devais à tout prix protéger Emily. Moi seul le pouvais.
Aucun cab n'étant disponible, il m'a fallu une heure environ pour marcher jusqu'à Abbotsbury Road où se trouvait leur domicile. Du trottoir, j'ai vu que la fenêtre du rez-de-chaussée, que mon amie m'avait désignée comme étant celle de sa chambre, était
éclairée. Je suis entrée dans le jardin et me suis approchée de la façade. Les rideaux mal fermés me laissaient voir une partie de la pièce :
à gauche, au bas d'un lit, était seulement visible le pied nu d'une personne couchée qui ne pouvait être qu'Emily. A droite de ce lit, se tenaient deux hommes : Murdfield et sans doute un domestique. J'ai entendu le premier demander au second d'aller chercher une bâche, et "de quoi découper". Et comme le serviteur semblait réticent, Murdfield lui a signifié d'un ton glacial qu'il n'avait pas le choix, que d'ailleurs ce ne serait pas la première fois qu'il ferait "ce genre de besogne."
Tandis que le domestique obéissait et quittait la pièce, le Colonel après avoir ramassé un étrange appareil, est sorti aussi de la chambre.
C'était le moment de porter secours à Emily s'il en était encore temps. Avec un morceau de ferraille qui traînait dans le jardin, j'ai forcé le bow-window et enjambé le rebord.
Tout de suite, j'ai su que mon Emily était morte. Elle était sur son lit, tordue, contorsionnée. La position de sa tête reposant sur l'épaule n'était pas naturelle. Le beau visage était défiguré par un rictus et dans les yeux révulsés, il y avait la mort. La robe froissée, relevée sur le torse, laissait nus les jambes et le ventre.
Cette vision m'était insupportable et, sans réfléchir plus avant, j'ai entrepris de l'effacer et de redonner à mon amie morte sa beauté et sa dignité. Je l'ai allongée et placée sur le dos; j'ai arrangé, reboutonné la robe, fermé les paupières, redonné la paix  au visage grimaçant. J'ai laissé la tête à découvert mais recouvert le reste du corps avec le drap.
Je me suis reculée et redressée : sans les marques visibles au niveau du cou on aurait pu croire qu'Emily dormait paisiblement, qu'elle vivait.
Alors, le malheur de l'avoir perdue a fondu sur moi. Plus rien n'existait.
Mais une douleur physique violente soudain m'a déchirée. Murdfield était revenu et par derrière m'avait violemment cinglé la tête avec sa cravache. Et il relevait déjà le bras pour me frapper encore, tout en m'insultant, en salissant avec ses mots d'ordure l'amour qui nous avait liées, Emily et moi.
Instantanément, mon désespoir s'est mué en haine et j'ai su que j’allais tuer l’assassin. Cette fois, à sa grande surprise, j'ai paré son coup, parade qui a brisé sa cravache. Lorsque mon pied l'a frappé à la carotide, j'ai lu sur son visage la stupéfaction. Il n'a pas eu le temps de reprendre ses esprits : mon poing avait déjà percuté sa tempe. Il était mort avant de tomber sur le sol.
J'ai entendu alors des pas pressés dans le couloir: avant que le domestique ne pénètre dans la chambre, j'étais sortie par la fenêtre, j'avais retraversé le jardin, franchi le muret, rejoint Abbotsbury Road.
Voilà, Monsieur Holmes, la vérité sur ma participation à ce qu'on a appelé le double crime de Holland Park. Je n'ai aucun remords mais un seul regret : c'est que la mort de celui qui avait torturé pendant des années mon Emily ait été si rapide.
Certaine de n'avoir accompli qu'un acte de justice, ma volonté a été d'abord de me livrer à la police. Mais ensuite, j’ai craint qu'on en profite pour dénaturer mon acte et discréditer par-là même le W.S.P.U et son combat, alors j'ai choisi de me taire...
Jusqu'à ce que je découvre au Grosvenor Crescent Club que la vieille retraitée de l'enseignement qui s'intéressait au mouvement féministe était en réalité un homme.
Vous êtes un merveilleux acteur, Mr Holmes, votre jeu et votre déguisement étaient parfaits. Mais j'ai été un jour le témoin d'un incident qui a provoqué chez vous un acte réflexe typiquement masculin :
une de vos voisines de table ayant fait maladroitement tomber son poudrier, vous l'avez rattrapé en serrant les jambes, réaction normale d'un porteur de pantalon. Une femme au contraire aurait instinctivement écarté ses jambes pour récupérer l'objet dans sa jupe ou sa robe. J'ai suivi alors cette "dame" jusqu'à un hôtel de Regent Street où elle est entrée... un peu plus tard elle ressortait, devenue un homme en qui j'ai reconnu le détective dont Sydney Paget a si souvent fait le portrait. Après l'incident du Tea Cup Inn, je vous ai revu parlant avec l'inspecteur du Yard avant de vous éloigner avec un homme qui ne pouvait être que votre ami et biographe. Je vous ai suivis jusqu'à l'immeuble de Queen Anne Street où j’ai pu lire en effet sur une plaque de cuivre "Docteur J.H Watson".
Me souvenant que dans plusieurs de vos enquêtes, vous aviez choisi de ne pas livrer à la police un justicier ayant commis un homicide (11), j'ai choisi de vous dire ma vérité, toute la vérité et de me soumettre à votre verdict. (...)
Après en avoir pris une copie, je renvoyai à Holmes cette précieuse lettre dès le lendemain, en y joignant ce simple mot : "Non coupable. Ce fut ma réponse, rappelez-vous Holmes, le jour où vous m'aviez fait jouer le rôle du jury et demandé de me prononcer sur la culpabilité du Capitaine Croker meurtrier du mari de celle qu'il aimait (12). Après la lecture de cette lettre, je ferai aujourd'hui la même réponse au sujet de Miss Stebbins ".
Lorsque je revis Sherlock Holmes quelques temps après, il m'apprit incidemment que le courrier de la suffragette était rangé en lieu sûr dans le même tiroir que la photo d'Irène Adler.

                                                      VIII

Il m'a longtemps été impossible de livrer les dessous de cette terrible affaire au public. Je ne me sentais pas le droit en dévoilant le scandale de porter du même coup atteinte à la réputation de la famille Murdfield (13) et même à l'honneur de l'institution militaire.
Si ma position a finalement évolué c'est parce que j'avais été moi-même profondément transformé par ces événements. Bien que j'eusse mis longtemps à en prendre conscience, le traumatisme causé en moi par la révélation du caractère monstrueux d'un homme que j'avais jusque-là respecté et apprécié, avait totalement modifié mon regard de praticien.
Un jour que je m'extasiais devant les jolis cottages d'un paysage de campagne, Holmes m'avait appris que ces belles maisons isolées pouvaient cacher le Crime plus sûrement que les pires taudis surpeuplés de Londres où les coups du criminel et les cris des victimes ont toujours de nombreux témoins(14).
De la même façon, j'ai commencé à percevoir que, souvent, derrière la belle image d'un couple uni, il n'y avait que la liaison d'une victime avec son bourreau. Derrière les mots et les symptômes de mes patientes, j'ai commencé à pressentir les souffrances physiques ou morales qui leur étaient infligées, mal contre lequel mon art de praticien était inutile. J'ai compris que pour un pourcentage non négligeable de ma clientèle féminine, la solution était du domaine, non de la médecine, mais de la police, de la justice. Il m'a donc fallu souvent abandonner ma mission de médecin pour prendre le rôle de conseiller, d'avocat, d'auxiliaire de Scotland Yard ou de la magistrature.
Cette terrible réalité qui si longtemps m'avait échappé, il était de mon devoir de la faire connaître à mes contemporains.
Alors, livrer au public l'affaire du Double Crime de Holland Park, montrer comment mes yeux avaient été dessillés, m'est apparu comme le moyen le plus efficace d'atteindre ce but et les réticences qui d'abord m'avaient arrêté n'ont pas pesé bien lourd.
                                                      FIN

        NOTES

1- Le Pioneer est un club pour femmes, ouvert de 1892 jusqu'aux années 20. Les membres y étaient appelées par un numéro pour gommer les différences sociales. Le lieu comprenait un fumoir et on y trouvait "des êtres inquiétants aux cheveux courts, à la voix stridente et vêtus d'habits masculins". Autres clubs londoniens réservés aux dames : Le Grosvenor Crescent Club et le Writer's Club.
 https://en.wikipedia.org/wiki/Pioneer_Club_(women%27s_club)


2-Caricature parue dans le Punch en 1910.
 https://punch.photoshelter.com/image/I0000vfrPYgUEHIY


3-Emmeline Pankhurst, 1858 - 1928, est une britannique féministe qui en 1903, fonde le W.S.P.U. (Women's Social and Political Union) qui lutte pour le droit de vote des femmes. Un de ses slogans est « deeds, not words » ("des actions, pas des mots"). Ce mouvement organise de nombreuses actions, manifestations, grèves de la faim, provocations. Emmeline Pankhurst sera arrêtée de nombreuses fois entre 1908 et 1915.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmeline_Pankhurst
 
4- Edith Margaret Garrud (1872–1971) est l'une des premières femmes professeurs d'arts martiaux en Europe. À partir de 1908, elle enseigne les techniques du jujitsu à une unité de gardes-du-corps pour la Women's Social and Political Union. A partir de 1911, les cours ont eu lieu à la Palladium Academy, l'école de danse d'Argyll Street. La même année, Edith Garrud a été la chorégraphe des scènes de combat de la pièce dramatique polémique intitulé What Every Woman Ought to Know. Toujours en 1911, un de ses articles sur la self-défense pour les femmes a été publié dans le magazine Health and Strength .
 https://en.wikipedia.org/wiki/Edith_Margaret_Garrud

5- " I hope someday you'll join us" dans le texte. Formule reprise une soixantaine d'années plus tard par Mr John Lennon.

6-"No surrender" livre politique d'une suffragette, Maud Elisabeth Constance, publié en 1911.

7-Le Tea Cup Inn se trouvait au numéro 20 de Kingsway, non loin du siège du W.S.P.U.situé à Clement's Inn. Ouvert en 1910, cet établissement était un lieu de réunion pour les suffragettes.
https://womanandhersphere.com/tag/suffragettes-and-tea-rooms/
8- Le W.S.P.U est coutumier de ce genre de procédé : Le 10 février 1914, par exemple, la police voulant arrêter Emmeline Pankhurst qui fait un discours dans le quartier de Camden à Londres n'interpelle avec brutalité qu'un leurre : une femme voilée vêtue comme l'oratrice! Celle-ci, pendant ce temps, a disparu discrètement.

9- En 1860 apparaît le premier vibro-masseur à vapeur, dont le but à l’époque est de soigner l’hystérie. Ce sont les médecins du XIXe siècle qui, pour soigner cette maladie ont conseillé une sorte de thérapie par l'orgasme. En 1883, le Dr Joseph Mortimer Granville, spécialiste de l’hystérie invente le premier vibromasseur électro-mécanique, ancêtre rudimentaire du sextoy.
 https://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_Mortimer_Granville

10-À partir de la fin du XIXe siècle, des éditeurs spécialisés associent la réédition de textes médicaux et la publication de romans, prétexte à diffuser des textes érotiques sur l'usage du fouet. Ainsi Paul Harry Ferdinando, connu à Londres et à Paris sous le nom de Charles Carrington se spécialise en littérature sado-masochiste et autres récits de flagellation. Il publie un catalogue et des publicités qui vantent ses « rare and curious books ».
 https://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Carrington

11-Dans l'affaire de la Vallée de Boscombe, Holmes démasque John Turner qui a tué son maître-chanteur mais il ne le livre pas.

12- Dans l'affaire de Manoir de l'Abbaye, Holmes laisse la liberté au capitaine Croker, meurtrier du mari ivrogne et odieux de la femme qu'il aime. Il fournit à Watson l'explication suivante : "Once or twice in my career I feel that I have done more real harm by my discovering of the criminal than ever he had done by his crime. I have learn caution now, and I had rather play tricks with the law of England than with my own conscience."("Une ou deux fois dans ma carrière, je pense avoir vraiment fait plus de mal en découvrant le criminel qu'il n'en avait fait lui en commettant son crime. Aujourd'hui, j'ai appris à être prudent et je préfère jouer des tours à la loi anglaise qu'agir contre ma conscience.") 

13-Pour protéger la réputation de la famille du Colonel et empêcher l'arrestation de la suffragette justicière, certains noms ainsi que d'autres éléments permettant l'identification ou la localisation de plusieurs des protagonistes ont été changés. Les faits par contre ont été rigoureusement respectés. (Note de l'agent littéraire J.F.S)

14- Voir l'affaire des Hêtres Rouges.

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